Dans une vidéo diffusée sur la chaîne YouTube du Cercle Aristote, l’économiste et spécialiste des questions russo-ukrainiennes Jacques Sapir présente un ouvrage majeur : Le Massacre du Maïdan en Ukraine, écrit par l’universitaire canadien d’origine ukrainienne Ivan Katchanovski. Publié en anglais chez Springer en 2024 et traduit en français par les éditions du Cercle Aristote, ce livre, enrichi d’une préface de Jacques Sapir et d’une postface de l’historienne Martha Bichko, offre une analyse rigoureuse des événements de février 2014 à Kiev.
Selon Jacques Sapir, ces faits marquent l’origine d’une crise qui a dégénéré en guerre civile, puis en conflit interétatique entre l’Ukraine et la Russie.
L’ouvrage déconstruit le récit officiel occidental, révélant un « massacre sous faux drapeau » orchestré par l’extrême droite ukrainienne, avec la complaisance des puissances européennes. Au-delà, il explore les fractures économiques, sociales et linguistiques de l’Ukraine, soulignant l’échec d’une nation inachevée. Cette présentation, d’une durée d’environ une heure, met en lumière des enjeux qui persistent en 2026, alors que le conflit s’enlise.
Ivan Katchanovski : un universitaire en exil face à la censure
Ivan Katchanovski, né en Ukraine soviétique, a quitté son pays en 1990 pour des raisons idéologiques. Sa thèse, influencée par la méthodologie de Max Weber, était incompatible avec le régime brejnévien. Installé au Canada, il a soutenu sa thèse aux États-Unis et est devenu un expert des « pays clivés » – des nations indépendantes mais fracturées, comme la Serbie ou la Croatie. Professeur à l’Université d’Ottawa, Katchanovski s’est intéressé aux événements du Maïdan dès 2014, frappé par l’enchaînement rapide des manifestations pacifiques en une violence meurtrière.
Son livre, The Maidan Massacre in Ukraine: The Mass Killing that Changed the World, est le fruit d’une enquête minutieuse. Publié en open access grâce à une cagnotte en ligne pour racheter les droits, il a fait face à des obstacles éditoriaux, probablement dus à des pressions gouvernementales canadiennes. Validé par des instances académiques dès 2015-2016, comme l’Association américaine des sciences politiques, il constitue, selon Sapir, le seul travail scientifique exhaustif sur les origines de la crise russo-ukrainienne. Katchanovski n’est pas pro-russe : il condamne l’intervention de Vladimir Poutine en 2022 comme une violation du droit international, mais il insiste sur la complexité des violations ukrainiennes antérieures et loue sa patience.
Le massacre du maïdan : un faux drapeau orchestré par l’extrême droite
Les événements du Maïdan, en janvier-février 2014, ont culminé avec des tirs sur des manifestants pacifiques marchant vers le palais présidentiel. Entre 40 et 60 civils et policiers ont été tués. Le discours officiel a immédiatement accusé les gardes présidentielles de Viktor Yanoukovitch, pro-russe, de répression.
Mais Katchanovski démontre, via témoignages, analyses balistiques et vidéos, que les tirs venaient de l’arrière – des blessures dans le dos, confirmées par la représentante de l’UE à Kiev et des journalistes de TF1.
Les snipers opéraient depuis des lieux contrôlés par l’opposition : l’Hôtel Ukraina et le Conservatoire de musique. Ces tireurs, ukrainiens ou recrutés via des réseaux d’extrême droite, étaient liés à deux mouvements clés : Svoboda (Liberté), un parti ethno-nationaliste avec 30 députés à la Rada, ancré à l’ouest (Lviv, Ivano-Frankivsk), et le Secteur Droit, issu de hooligans de football, implanté à Kiev. Ces groupes ont pris le contrôle des « unités d’autodéfense » du Maïdan et n’ont pas paniqué lors des tirs, contrairement aux manifestants ordinaires. Jacques Sapir souligne que les forces gouvernementales (Berkout et SBU) sont arrivées 1h30 après les premiers coups de feu, les exonérant.
Ce « massacre sous faux drapeau » visait à chasser Viktor Yanoukovitch et à installer un gouvernement provisoire dominé par l’extrême droite, jusqu’à l’élection de Petro Porochenko. Ivan Katchanovski évacue une préméditation européenne : les représentants de l’UE étaient surpris, mais ont rapidement « monté dans le train en marche », reprenant le récit accusant Viktor Yanoukovitch et insinuant une implication russe – démentie par l’absence de preuves (l’émissaire russe Sourkov arriva 36 heures après). Des études ultérieures, comme celle de l’Université d’Ottawa, confirment que les tirs venaient de zones contrôlées par l’opposition.
La complicité occidentale et les conséquences immédiates
Les Occidentaux – UE, France, Allemagne, Royaume-Uni, médias – étaient informés dès le 20 février des anomalies (blessures dorsales). Pourtant, ils ont promu le récit officiel, facilitant le coup d’État. Sapir note un « effet de surprise » chez les Européens, mais une coopération rapide avec les extrémistes pour masquer la provocation.
Les conséquences furent immédiates : le gouvernement provisoire, hégémonisé par Svoboda, inquiéta les russophones du Donbass et de Crimée. Deux jours après le massacre, des incidents armés éclatèrent en Crimée – une république autonome avec forces de sécurité propres. Les « petits hommes verts » (forces spéciales russes, légalement basées à Sébastopol) intervinrent, menant à un référendum (contesté légalement, mais majoritairement pro-russe selon de nombreux journalistes allemands). La Crimée fut annexée. À Odessa, un massacre à la Maison des Syndicats enflamma le Donbass, déclenchant une guerre civile. La Russie intervint pour « protéger » les russophones, transformant le conflit en guerre interétatique.
De 2015 à 2022, ce fut un « conflit gelé ». Ivan Katchanovski met en regard les violations russes avec celles ukrainiennes : milices gouvernementales et armée ont violé le droit international dans le Donbass.
La préface de Jacques Sapir : fractures économiques et sociales en 2014
Jacques Sapir, auteur de la préface (45 pages), légitime son analyse par son rôle comme chef économiste du programme PLAC de l’UE en Ukraine* (1999-2003) et ses racines familiales russo-ukrainiennes. Il décrit une Ukraine divisée économiquement : en 2014, l’Est (Donbass, Dnipropetrovsk) était quatre fois plus riche que l’Ouest, avec un PIB par habitant supérieur. L’industrie lourde (métallurgie, mines) dominait l’Est, intégré à la Russie (47% des exportations en 2013), tandis que l’Ouest, agraire, dépendait du commerce avec la Pologne.
Politiquement, les oligarques contrôlaient l’économie depuis 1991, empêchant les réformes. Le PIB ukrainien n’avait pas récupéré son niveau de 1991 en 2014, contrairement à la Russie (dès 2004) ou au Belarus. La corruption touchait tous : Yulia Timochenko (pro-occidentale) s’enrichissait via Gazprom ; Petro Porochenko (nationaliste) avait des usines en Russie.
Cette oligarchie fascinée par l’Europe pour s’opposer à Moscou, mais commerçant massivement avec la Russie (47% vs 20% avec l’UE), créa des antagonismes : l’Ouest voyait l’UE comme salut, l’Est méprisait cette « hystérie pro-européenne ».
Socialement, les divisions linguistiques renforçaient les clivages. Trois langues : ukrainien (ouest), russe (est, 78% en Crimée), et surzhyk (mélange, dominant au centre). Le russe était langue d’usage majoritaire à l’Est, l’ukrainien à l’Ouest. Les ethno-nationalistes imposent l’ukrainien galicien, mais 60% des professeurs et élèves résistent, utilisant le russe en cour de récréation. Surzhyk, mélange stabilisé, est parlé par 11-18% des Ukrainiens, surtout au sud et est.
La postface de Martha Bichko : mobilisation et résistance féminine
Martha Bichko, historienne ukrainienne de l’Ouest et féministe, analyse dans la postface les conséquences de la mobilisation forcée depuis 2022. Initialement réelle, elle s’est délitée : prise en main par les ultra-nationalistes, méthodes brutales (presse-gang, poursuites d’hommes, busification). La population s’oppose : femmes et enfants bloquent les recruteurs, libérant les capturés.
Martha Bichko insiste sur le rôle des femmes dans la résistance : elles cachent maris et fils, manifestent. En 2022, 59% des femmes étaient prêtes à résister armé. L’exode massif (11 millions, dont 8-9 en UE, 2-2,5 en Russie) a réduit la population de 41 à 29 millions. Les ethno-nationalistes (10-15% pré-guerre, 33% aujourd’hui) dominent, mais le reste – vieillissant, féminin – les hait. Martha Bichko critique le « roman national » ukrainien, ignorant la collaboration nazie (Shoah par balles : 1,4 million de Juifs tués, souvent par auxiliaires ukrainiens ; massacres de Polonais, 100 à 120.000).
Une nation inachevée et un avenir incertain
Jacques Sapir conclut que l’Ukraine, État créé par référendum en 1991, manque d’une nation achevée : pas de « rêve partagé » (Renan). L’ethno-nationalisme exclut, amplifiant les pathologies de 2014. Même un traité de paix (prévu dans 6-7 mois) ne résoudrait pas : « Qu’est-ce qu’être ukrainien ? » La Suisse ou la Belgique gèrent le multilinguisme ; l’Ukraine non. Une guerre civile larvée menace, déstabilisant l’Europe (Pologne, Hongrie, Roumanie).
Ce livre, salué comme « irréfutable » académiquement, défie le récit occidental. En 2026, avec une économie en ruines et une résistance civile grandissante, il rappelle que la vérité sur le Maïdan est clé pour une paix durable.
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*Le PLAC désigne le Policy and Legal Advice Centre (Centre de conseil en politique et en droit), un programme financé par l’Union européenne dans le cadre du TACIS (Technical Assistance to the Commonwealth of Independent States), visant à fournir des conseils en matière de politique et de droit à l’Ukraine pendant sa période de transition économique et institutionnelle. Jacques Sapir y a occupé le rôle de chef économiste de 1999 à 2003, en tant que représentant économique de l’UE auprès de la présidence ukrainienne.


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