Le lundi 30 mars 2026, le colonel Jacques Baud, ancien officier de renseignement stratégique suisse et spécialiste des opérations militaires, était l’invité de l’émission pour une analyse détaillée de la crise irano-américaine. Un mois après le déclenchement des frappes américano-israéliennes, alors que Donald Trump évoque ouvertement une possible invasion terrestre ou la prise d’îles stratégiques dans le détroit d’Ormuz, le colonel Baud livre un constat sans appel :
une telle opération serait non seulement extrêmement risquée, mais surtout illusoire sur le plan stratégique.
Loin des discours triomphalistes de Washington, son analyse met en lumière les pièges géographiques, militaires et politiques dans lesquels les États-Unis et Israël se sont enfermés.
Des effectifs insuffisants pour une invasion majeure
Le colonel Baud commence par contextualiser les chiffres. Avec plus de 50.000 militaires américains déployés au Moyen-Orient, les États-Unis disposent d’une force conséquente. Pourtant, pour une invasion terrestre classique de l’Iran, ces effectifs restent largement insuffisants. « Si on parle d’envahir l’Iran, c’est une tout autre histoire », rappelle-t-il. Même 100.000 hommes ne suffiraient pas à occuper durablement un pays immense, montagneux et doté d’une supériorité en missiles, drones et guerre asymétrique.
Pour les petites îles du détroit d’Ormuz (Greater Tunb, Lesser Tunb, Abu Musa), une prise rapide par des forces spéciales est techniquement envisageable. Une tête de pont pourrait même être tenue temporairement. Mais le maintien de cette présence poserait immédiatement problème : l’Iran dispose de capacités de frappe de missiles qui rendraient toute occupation extrêmement coûteuse. « Les Iraniens préfèreraient probablement détruire eux-mêmes les installations plutôt que de les laisser aux Américains », note Baud. L’exemple de l’île de Kharg (terminal pétrolier crucial) illustre parfaitement ce dilemme : une fois contrôlée, elle perd de toute façon son utilité économique pour l’Iran, qui n’aurait alors aucun intérêt à la préserver.
Le colonel compare cette situation à l’épisode de l’île aux Serpents en mer Noire au début de la guerre en Ukraine : prise, bombardée, reprise… pour finir vidée de toute valeur stratégique. Une opération de communication plus qu’une victoire militaire durable.
L’Iran : un terrain hostile à toute invasion
Au-delà des îles, une invasion terrestre du continent iranien relève du cauchemar logistique. Le littoral du Golfe Persique est extrêmement montagneux, idéal pour une guerre de guérilla. Contrairement à l’Irak, pays majoritairement plat, l’Iran offre un terrain propice aux embuscades et aux frappes asymétriques.
« Pour atteindre Téhéran, il faut traverser un terrain très difficile où il est facile d’arrêter les colonnes de véhicules », explique Baud.
Il rappelle l’échec cuisant de l’opération Eagle Claw en 1980, lorsque les forces spéciales américaines avaient tenté de libérer les otages de l’ambassade à Téhéran. Problèmes de planification, de coordination, de distances immenses : l’opération s’était soldée par la destruction d’hélicoptères et d’avions C-130 dans le désert, avec de lourdes pertes humaines. « Cela montre que, quelle que soit la puissance dont on dispose, il est très difficile de mener à bien une telle mission dans un pays de ce type », insiste le colonel.
Même une présence limitée sur le sol iranien serait constamment menacée par des missiles à courte, moyenne et longue portée. Les Iraniens produisent eux-mêmes leurs armes et reçoivent, selon Baud, un soutien technique croissant de la Russie et de la Chine. Loin de s’affaiblir, l’Iran se consolide : sa population se resserre autour du pouvoir, son complexe militaro-industriel tourne à plein régime.
Trump et Netanyahu, piégés par leur propre arrogance
Pour Jacques Baud, Donald Trump et Benjamin Netanyahu sont aujourd’hui « prisonniers de leur arrogance ». Ils espéraient une victoire éclair. Après l’expérience de la guerre de douze jours en 2025, ils n’ont pas tiré les leçons nécessaires. Résultat : plus le temps passe, plus l’Iran gagne en influence et en unité nationale. « L’Iran ne se contente pas de tirer des missiles, il en produit davantage », observe le colonel.
Trump semble pris au piège de son propre discours. Ses menaces répétées d’« ramener l’Iran à l’âge de pierre » cachent, selon Baud, un certain désespoir. La solution évidente – un véritable dialogue diplomatique – paraît incompatible avec la culture de l’administration Trump, qui préfère imposer des plans en 15 points (« à prendre ou à laisser ») plutôt que de négocier. Or, face à un adversaire rationnel et confiant, cette méthode ne fonctionne plus.
L’Iran, de son côté, ne demande pas un simple cessez-le-feu. Il veut une solution définitive à des décennies de menaces américano-israéliennes. Plus Washington attend, plus Téhéran renforce sa position.
Les bases américaines : un cadeau empoisonné pour les alliés
Le colonel Baud aborde ensuite un point souvent négligé : le statut juridique des bases américaines au Moyen-Orient.
En vertu de la résolution 3314 de l’ONU (décembre 1974, article 3f), un pays qui permet à une puissance étrangère d’utiliser son territoire pour lancer une agression devient lui-même co-agresseur.
L’Iran a donc parfaitement le droit de riposter contre ces bases (Qatar, Koweït, Émirats arabes unis, Arabie saoudite…).
Cette réalité juridique commence à faire réfléchir les alliés régionaux. Pourquoi maintenir des bases qui attirent les frappes plutôt que de garantir la sécurité ? La même question se pose en Europe, au Japon ou en Corée du Sud. L’Espagne a d’ailleurs refusé catégoriquement l’utilisation de ses bases pour frapper l’Iran, démontrant une nouvelle forme d’indépendance européenne.
Le nucléaire : vers une prolifération inévitable ?
Enfin, Jacques Baud s’attarde sur la question nucléaire. L’Iran pourrait prochainement quitter le Traité de non-prolifération (TNP). Le directeur de l’AIEA lui-même a admis que seule une frappe nucléaire pourrait détruire le programme iranien – une déclaration pour le moins surprenante de la part d’un organisme censé promouvoir la paix.
Le colonel dénonce le déséquilibre historique :
Israël possède l’arme nucléaire sans être soumis aux garanties de l’AIEA.
Cette exception a créé une instabilité régionale durable. Aujourd’hui, face à un Israël perçu comme irrationnel et expansionniste (option Samson), l’Iran et d’autres puissances régionales pourraient chercher un équilibre par la dissuasion nucléaire. Jacques Baud ne s’inquiète pas outre mesure d’un Iran nucléaire rationnel, mais craint les conséquences d’un déséquilibre persistant.
Une politique occidentale irrationnelle
En conclusion, le colonel Jacques Baud dresse un tableau sombre de la politique occidentale : arrogance, sanctions inutiles, guerres tactiques sans vision stratégique.
Les États-Unis dépensent des dizaines de milliards dans un conflit qui profite finalement à leurs adversaires (hausse des prix du pétrole au bénéfice de la Russie). L’Europe, elle, paie le prix économique et sécuritaire sans en tirer aucun avantage.
« Il n’y a aucune raison de se battre contre l’Iran », martèle Baud. Le pays n’a jamais cherché à s’étendre militairement. Les sanctions n’ont fait qu’aggraver les tensions sans améliorer la sécurité de quiconque. La seule voie rationnelle reste le dialogue et la coopération régionale.
Cet entretien du 30 mars 2026 constitue une mise en garde claire : l’escalade militaire au Moyen-Orient risque de se transformer en défaite stratégique pour les États-Unis et Israël, tandis que l’Iran consolide son rôle d’acteur incontournable. À l’heure où l’Europe commence timidement à s’émanciper (comme l’a montré l’Espagne), les voix comme celle du colonel Jacques Baud rappellent l’urgence d’un retour à la raison géopolitique.


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