Dans le dernier numéro du Samedi Politique diffusé ce samedi 18 avril 2026 sur TV Liberté, Élise Blaise reçoit Caroline Galactéros, docteure en sciences politiques, géopolitologue, présidente du think-tank Géopragma et animatrice de la chaîne YouTube Paix et Guerre. Au cœur des débats : un Moyen-Orient en pleine bascule, marqué par un cessez-le-feu précaire entre Israël et le Liban, un bras de fer américano-iranien dans le détroit d’Ormuz et des négociations à haut risque à Islamabad. Pour l’experte, la sortie de crise n’est pas pour demain.
Des négociations sabotées d’avance ?
Le cessez-le-feu entre Washington et Téhéran tient, en théorie, jusqu’au 22 avril. De nouvelles discussions sont prévues au Pakistan. Caroline Galactéros reste prudente : « Il n’est pas impossible qu’elles aient lieu », mais une véritable sortie de crise lui paraît « très très optimiste ».
Selon elle, les États-Unis reproduisent un schéma désormais classique : exiger des pourparlers, puis les saboter méthodiquement une fois à table.
Les positions américaines – capitulation totale sur le programme nucléaire civil et militaire, levée de toute souveraineté iranienne – sont jugées « léonines » et inconciliables avec les exigences iraniennes. Téhéran, signataire du TNP, revendique son droit légal à l’enrichissement de l’uranium. Les Iraniens, échaudés par les frappes lancées en pleine négociation (juin dernier et 28 février), ne sont plus dupes.
L’experte évoque le rôle de JD Vance, présent à Islamabad « sous surveillance étroite », et des émissaires américains qui, loin d’être des diplomates, agissent comme des « gardes-chiourme ». Pendant ce temps, les États-Unis « refourbissent leurs armes », préparant potentiellement une phase plus active du conflit.
Le blocus d’Ormuz : une riposte légitime et une balle dans le pied américain
L’Iran ne bloque pas officiellement le détroit d’Ormuz, mais il filtre les navires, ciblant ceux liés à ses ennemis. Caroline Galactéros rappelle le contexte : après les frappes américano-israéliennes massives, Téhéran riposte sur son centre de gravité économique.
Le blocus américain, présenté comme « efficace », est en réalité contre-productif : il perturbe le commerce international et risque de provoquer une escalade en chaîne (Bab el-Mandeb, puis le détroit de Malacca).
« C’est une balle que Trump se tire dans le pied », note-t-elle. Les Iraniens exigent désormais des paiements en yuans ou en roupies, portant un nouveau coup au dollar. Pendant ce temps, la Chine observe. Trump doit rencontrer Xi Jinping dans les prochaines semaines ; le report de ce sommet, initialement prévu fin mars, en dit long sur la tension.
Une résilience iranienne qui change la donne
Malgré 47 ans de sanctions, l’Iran tient. L’État fonctionne, l’armée et les Gardiens de la Révolution restent opérationnels, les infiltrations et tentatives de « révolution de couleur » (évoquées en décembre) ont échoué. Caroline Galactéros parle d’« effet drapeau » : l’agression a resserré la population autour du pouvoir.
Elle compare la situation à celle de la Russie : l’Iran démontre qu’il est possible de dire non à la superpuissance et de maintenir sa souveraineté. Derrière l’effet de loupe médiatique sur le conflit, la vraie partie se joue en coulisses :
la Russie, la Chine et les BRICS proposent aux pays du Golfe une architecture de sécurité alternative.
L’Arabie saoudite discute avec Lavrov, le Pakistan et la Turquie sont actifs. Les États-Unis risquent de perdre leur rôle de « parrain » régional.
Au Liban, un cessez-le-feu précaire et des ambitions israéliennes
Le front libanais reste incandescent. Israël poursuit ses frappes au sud du Liban et sur Beyrouth malgré la trêve. Caroline Galactéros estime qu’Israël cherche à « prendre un morceau du Liban » au nom de la protection de ses populations du nord. Elle évoque des projets de démantèlement du pays en plusieurs entités.
Les négociations à la Maison Blanche entre Israël et le Liban paraissent illusoires : l’armée libanaise est incapable de désarmer le Hezbollah, qui conserve une forte autonomie malgré le soutien iranien. L’experte rappelle l’histoire complexe du mouvement, perçu par une partie de la population (y compris chrétienne) comme un protecteur face à Israël.
Trump, l’exceptionnalisme américain et le risque d’escalade
Caroline Galactéros critique sévèrement la méthode Trump : déclarations performatives (« l’Iran a accepté de rendre son uranium enrichi »), surenchère permanente et rhétorique quasi-messianique. Elle cite la pasteur évangéliste Paula White, proche conseillère, appelant à « frapper jusqu’à la victoire » avec l’aval divin. « Ça fait peur », confie-t-elle.
Pour l’experte, cette posture traduit à la fois une illusion de domination et un certain désespoir.
Les États-Unis sous-estiment la multipolarité et les interdépendances économiques (terres rares chinoises, chaînes d’approvisionnement). La stratégie du « maximum pressure » (pressio maximale) et du régime change (changement de régime) a échoué en Iran comme ailleurs.
Une bascule du monde qui s’accélère
Caroline Galactéros conclut sur une note pessimiste à court terme : les demandes américaines (renoncement total à la souveraineté iranienne) sont inacceptables. « C’est la liberté ou la mort » pour Téhéran. Sans changement de paradigme, l’escalade reste probable.
Pourtant, elle voit dans cette crise l’accélération d’une « bascule » historique : la relativité de la puissance américaine face à des acteurs qui refusent de se soumettre. Qui sera demain le garant de la stabilité au Moyen-Orient ?
La réponse, selon elle, se joue déjà loin des caméras, entre Moscou, Pékin et les capitales régionales.
Dans un monde en pleine recomposition, comprendre ces logiques de puissance n’a jamais été aussi urgent.


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