Le 18 mars 2025, l’Allemagne a franchi une étape historique en modifiant sa Constitution pour assouplir les strictes règles d’endettement qui limitaient jusqu’alors ses dépenses militaires. Cette décision, portée par le futur chancelier Friedrich Merz, marque un virage stratégique majeur pour la première puissance économique européenne. Avec un plan d’investissements massifs estimé entre 1 000 et 1 500 milliards d’euros sur la prochaine décennie, Berlin entend moderniser son armée, renforcer son industrie de défense et soutenir des alliés comme l’Ukraine. Si ce « bazooka » budgétaire, comme l’appellent les médias allemands, répond à des préoccupations géopolitiques actuelles – notamment le retour de Donald Trump et son désengagement potentiel de l’OTAN –, il soulève des inquiétudes profondes, notamment en France.
Un passé qui résonne encore
Pour beaucoup, cette remilitarisation accélérée de l’Allemagne fait écho à un passé douloureux. Par trois fois au cours des 150 dernières années – en 1870, 1914 et 1939 –, ce pays a déclenché des guerres qui ont ravagé la France et l’Europe entière. La guerre franco-prussienne de 1870 a amputé la France de l’Alsace-Lorraine, la Première Guerre mondiale a laissé des millions de morts dans les tranchées, et la Seconde Guerre mondiale a vu l’occupation nazie écraser la souveraineté française. Ces précédents historiques ne peuvent être ignorés. Si l’Allemagne d’aujourd’hui est une démocratie alliée au sein de l’Union européenne, l’idée d’un réarmement massif à nos frontières, financé par une dette colossale, ravive des craintes légitimes. Qui peut garantir que cette puissance militaire ne sera pas, un jour, tournée contre ses voisins, comme par le passé ?
Macron et le partage nucléaire : une proposition risquée
Dans ce contexte, la position d’Emmanuel Macron ajoute une couche de complexité. Depuis plusieurs années, le président français prône une « autonomie stratégique européenne » et a relancé en 2025 l’idée d’un « débat stratégique » sur l’extension du parapluie nucléaire français à ses partenaires européens, dont l’Allemagne. Friedrich Merz a d’ailleurs exprimé son ouverture à une coopération avec la France et le Royaume-Uni sur la dissuasion nucléaire, une option impensable il y a encore dix ans pour un pays signataire du Traité de non-prolifération (TNP). Macron, dans une allocution du 5 mars 2025, a réaffirmé que les « intérêts vitaux » de la France avaient une dimension européenne, suggérant que notre arsenal nucléaire pourrait protéger des alliés comme l’Allemagne.
Mais partager une telle arme avec un pays qui nous a jadis combattus plusieurs fois est-il raisonnable ? La dissuasion nucléaire française, clé de voûte de notre souveraineté, repose sur son caractère autonome et national. La diluer dans une logique européenne, et particulièrement avec l’Allemagne, pourrait affaiblir sa crédibilité et exposer la France à des risques disproportionnés. Car les déséquilibres entre nos deux nations sont criants.
Une disproportion flagrante
La France et l’Allemagne, bien que partenaires, ne jouent pas dans la même catégorie. En termes de superficie, la France s’étend sur 643 801 km², contre 357 582 km² pour l’Allemagne – près de deux fois moins. Pourtant, l’Allemagne compte 84 millions d’habitants, contre 68 millions pour la France, soit une densité bien plus élevée. Économiquement, le fossé est encore plus marqué : le PIB allemand atteignait 4 429 milliards d’euros en 2023, contre 2 957 milliards pour la France, selon les dernières estimations disponibles. Berlin dispose donc d’une capacité financière bien supérieure pour soutenir son effort de réarmement, tandis que Paris, déjà endetté, pourrait se retrouver en position de faiblesse dans une coopération militaire approfondie.
Un équilibre fragile à préserver
Si l’Allemagne justifie cette réforme par la nécessité de répondre aux supposées menaces russes et à l’incertitude américaine, elle place la France dans une situation délicate. D’un côté, Macron cherche à renforcer l’Europe de la défense, mais de l’autre, il risque de céder des leviers stratégiques à un voisin dont l’histoire nous invite à la prudence. Le partage de l’arme nucléaire avec un pays plus peuplé, plus riche et désormais prêt à investir massivement dans sa défense pourrait déséquilibrer encore davantage les rapports de force au sein de l’UE. Et si demain, une Allemagne militairement puissante décidait de suivre ses propres intérêts, au détriment des nôtres?
Ce tournant allemand doit être scruté avec vigilance. La France, forte de son passé et de sa dissuasion autonome, ne peut se permettre de brader sa souveraineté sous prétexte d’unité européenne. Face à une Allemagne qui se réarme, l’Histoire nous enseigne que la prudence est de mise – surtout quand il s’agit de partager l’arme ultime.
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