Près d’un an après le plus grand black-out de l’histoire récente de l’Europe, les révélations explosives de la commission d’enquête du Sénat espagnol relancent le débat sur la sécurité des réseaux électriques dopés aux énergies intermittentes. Ce que beaucoup soupçonnaient devient désormais audible : en temps réel, les techniciens de Red Eléctrica ont vécu l’événement comme une perte de contrôle liée à la production massive de solaire et d’éolien.
Un 28 avril qui a plongé l’Ibérie dans le noir
Il est 12 h 33, ce lundi 28 avril 2025. En quelques secondes, près de 15 GW – soit environ 60 % de la production instantanée – disparaissent du réseau. L’Espagne continentale, le Portugal, une partie d’Andorre et le sud de la France sont plongés dans le noir total. La panne durera entre 10 et 16 heures selon les régions.
Les conséquences sont immédiates et dramatiques : métros bloqués, aéroports paralysés, hôpitaux sur groupes électrogènes, feux de signalisation éteints, plusieurs morts directes ou indirectes (7 à 8 selon les bilans officiels).
Le chaos économique est estimé à plusieurs milliards d’euros.
Au moment de l’incident, le mix électrique était particulièrement « vert » : environ 55-60 % de solaire et 10-11 % d’éolien, soit 65-70 % de renouvelables. Des conditions idéales pour un printemps ensoleillé… mais aussi, selon les critiques, le scénario parfait pour une instabilité majeure.
Les rapports officiels : un « cocktail parfait » multifactoriel
Les enquêtes de Red Eléctrica, d’ENTSO-E et du comité européen d’experts (49 personnes) ont conclu à une cascade d’événements : surtension dans le sud-ouest (Andalousie/Extremadura), oscillations de fréquence amplifiées par le très faible niveau d’inertie du réseau, déconnexions automatiques en chaîne des centrales solaires et éoliennes via leurs onduleurs, et quelques défaillances de centrales conventionnelles (voir ici).
Les experts insistent : ce n’est pas la part des renouvelables en elle-même qui est en cause, mais le manque de flexibilité et de moyens de régulation adaptés à un tel mix. Des journées encore plus « vertes » avaient déjà été gérées sans incident. Pourtant, le rapport pointe clairement le rôle amplificateur de la production photovoltaïque massive et de l’exportation vers la France ce jour-là.
Mars 2026 : les audios qui changent tout
C’est là que le Sénat espagnol entre en scène. Après des mois de bras de fer politique, la commission d’enquête (créée en juin 2025 à la demande de l’opposition PP) publie fin mars 2026 des enregistrements et transcriptions d’échanges internes entre Red Eléctrica et les principaux opérateurs, dont Iberdrola.
On y entend des techniciens en pleine panique :
- « On perd le contrôle de la fréquence… les renouvelables ne répondent plus. »
- Alertes répétées, plusieurs jours auparavant, sur les risques d’oscillations liées à la photovoltaïque et au manque d’inertie nucléaire ou thermique.
Ces documents, longtemps réclamés par l’opposition, ont été obtenus après une bataille judiciaire et médiatique. La présidente de Red Eléctrica, Beatriz Corredor, a été mise en difficulté lors des auditions. Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez est accusé d’avoir tenté de retarder ou de minimiser la diffusion de ces éléments.
C’est précisément ce que dénonçait la publication virale de l’ingénieur français Alain Paul Weber le 31 mars 2026, devenu en quelques heures un sujet de débat européen : « Black-out ibérique : les échanges paniqués des opérateurs désormais publics. La France doit-elle vraiment continuer sur cette voie ? »
Un débat qui dépasse les frontières : la France en ligne de mire
En Espagne, la droite et les associations anti-intermittents y voient la preuve irréfutable que la transition énergétique, menée tambour battant, a fragilisé le réseau. Le gouvernement et les promoteurs des renouvelables (UNEF, etc.) répliquent que le problème est purement technique – stockage, interconnexions, pilotage de la tension – et non idéologique.
En France, la publication fait mouche. La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE3) prévoit une accélération du solaire et de l’éolien. Les voix critiques, souvent issues du monde nucléaire ou des syndicats d’EDF, y voient un avertissement clair :
sans flexibilité massive (nucléaire, gaz, hydro, stockage), le risque d’instabilité augmente.
Le coût de la sécurisation du réseau pourrait, selon eux, exploser.
Vers une leçon européenne ?
Un an après, le black-out ibérique reste un cas d’école. Il montre qu’une pénétration élevée d’énergies renouvelables est techniquement possible… à condition d’anticiper les faiblesses structurelles (inertie, réactivité des onduleurs, réserves de flexibilité). Les audios du Sénat rappellent surtout une vérité inconfortable : même les opérateurs les plus expérimentés peuvent être pris de court quand la théorie rencontre la réalité en temps réel.
L’Europe, qui s’est fixé des objectifs climatiques ambitieux, va-t-elle tirer les leçons techniques et politiques de ce 28 avril 2025 ? Ou continuera-t-elle, comme l’Espagne, à avancer en espérant que la technologie rattrapera toujours les failles du système ? Les prochains hivers et les prochaines vagues de chaleur diront si l’Ibérie n’était qu’un accident ou le premier symptôme d’un modèle à revoir.


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