Dans un contexte géopolitique tendu marqué par la guerre en Iran, la dette publique française, déjà colossale, risque de basculer dans une zone de non-retour. C’est le constat alarmant dressé par Éric Paget-Blanc, professeur en sciences de gestion à l’université d’Évry-Paris-Saclay et ancien analyste chez Fitch Ratings pendant 28 ans, dans un entretien accordé à Politique & Éco sur TV Liberté. Co-auteur de l’ouvrage La dette publique : monétisation, notation et restructuration (avec Faouzi Souissi et Slim Souissi),
il décrypte les mécanismes d’un surendettement qui menace l’économie française et pourrait mener à une mise sous tutelle ou à une crise sociale majeure.
Une dette déjà insoutenable, aggravée par la guerre
La France affiche une dette publique consolidée supérieure à 3.500 milliards d’euros. Les intérêts de cette dette, qui pèsent aujourd’hui environ 60 milliards d’euros pour l’administration centrale (près de 15 % des recettes de l’État), pourraient atteindre 100 milliards d’euros d’ici 2028 si les taux restent élevés. Or, les taux d’intérêt sur les OAT (obligations assimilables du Trésor) à 10 ans se situent actuellement autour de 3,70 %, contre moins de 1 % il y a quatre ans, avant la guerre en Ukraine.
La guerre en Iran fait peser un risque immédiat : la flambée des prix du pétrole.
Un baril potentiellement à 150-180 dollars entraînerait une inflation importée qui, mécaniquement, pousserait les taux d’intérêt à la hausse.
Les marchés financiers, principaux prêteurs de l’État, ajustent leurs exigences pour compenser l’inflation et le risque accru. Résultat : les intérêts absorbent une part croissante des recettes, obligeant l’État à rogner sur les dépenses sociales, les retraites ou les investissements.
« À un certain moment, on arrivera à un problème de soutenabilité de la dette », prévient Éric Paget-Blanc. Les intérêts deviendraient alors une charge « socialement inutile » qui cannibaliserait le budget.
La dette « hors bilan » : le poids caché des retraites
Mais les 3.500 milliards ne racontent pas toute l’histoire. L’ouvrage met en lumière la dette hors bilan, estimée à plus de 2.000 milliards d’euros, dont l’essentiel concerne les retraites des fonctionnaires d’État. Ces pensions, évaluées à 65 milliards d’euros en 2024 sur une masse salariale de 180 milliards, représentent environ 30 % du coût de la fonction publique. Contrairement à la branche retraite de la Sécurité sociale (déficit de seulement 6 milliards), ce système par répartition n’est pas provisionné et pèse directement sur le budget de l’État.
Éric Paget-Blanc insiste : le vrai problème des retraites en France n’est pas tant celui du privé que celui, très confortable, de la fonction publique d’État. Ces engagements futurs ne figurent pas dans la dette officielle, mais ils existent et devront être honorés… ou renégociés.
Qui détient la dette française ? 55 % aux mains d’étrangers
55 % de la dette est détenue par des investisseurs étrangers (banques centrales du Moyen-Orient, Japon, Chine…), une proportion en forte hausse (43 % fin des années 2010).
Cette dépendance extérieure pose un problème majeur : en cas de perte de confiance, ces créanciers sans attache patriotique peuvent se retirer brutalement, faisant bondir les taux.
À l’inverse, le Japon, pourtant très endetté, finance l’essentiel de sa dette auprès de ses propres nationaux, ce qui rend la situation plus gérable.
La France, « passager clandestin » de la zone euro
Contrairement à l’Italie, au Portugal ou à la Grèce, qui ont consenti des efforts de rigueur après la crise de 2010, la France vit « au-dessus de ses moyens » depuis les années 1970. Elle accumule les déficits sans jamais respecter les critères européens (déficit < 3 % du PIB, dette < 60 %). Sous Emmanuel Macron, la dette a explosé de 1.100 milliards d’euros supplémentaires en neuf ans.
Éric Paget-Blanc explique cette tolérance par le statut particulier de la France (puissance nucléaire, siège permanent à l’ONU). Mais les marchés et les partenaires européens finiront par exiger des comptes. L’exemple grec de 2010 – mise sous tutelle par la Troïka, baisse de 40 % des salaires et retraites des fonctionnaires – pourrait se répéter.
Les solutions historiques : restructuration ou monétisation ?
Face à un surendettement insoluble par la croissance (trop faible et menacée par la récession), l’histoire offre deux issues :
- La restructuration (ou défaut partiel) : renégociation avec les créanciers, imposition de conditions drastiques (baisse des dépenses sociales, privatisations, coupes dans les fonctionnaires et l’armée). La France perdrait alors son accès facile aux marchés.
- La monétisation : création monétaire massive par la Banque centrale (planche à billets indirecte via la BCE). Effet immédiat : inflation forte, ruine des créanciers, mais aussi des épargnants (assurance-vie notamment). Éric Paget-Blanc déconseille fortement l’assurance-vie, placement risqué dans ce contexte, et évoque même le risque d’une épargne forcée (loi Sapin 2 de 2016 permettrait de bloquer les retraits).
Il rappelle que la Révolution française de 1789 et la révolution bolchévique de 1917 ont été déclenchées, en partie, par des crises de dette et d’inflation.
Vers une crise financière en 2026-2027 ?
Éric Paget-Blanc juge prématuré de parler d’une « crise apocalyptique » en 2026, mais estime que le prochain gouvernement (post-2027) héritera d’une situation explosive. Sans réformes courageuses (réduction massive des dépenses sociales à 32 % du PIB, réforme de l’État), la France risque la mise sous tutelle européenne ou une rupture politique.
Dans la seconde partie de l’émission, Philippe Béchad abonde dans le sens d’une manipulation des marchés par Donald Trump, qui alterne discours de paix et poursuite des frappes pour limiter les dégâts sur Wall Street avant le choc obligataire et pétrolier à venir.
Conclusion : la guerre en Iran n’est pas seulement un conflit lointain. Elle agit comme un accélérateur sur une dette française déjà structurellement insoutenable. Comme l’histoire l’a montré, le surendettement ne se résout pas par la magie : il finit toujours par un choix douloureux entre austérité imposée, inflation ou révolution. Le temps presse. La France, qui a bénéficié d’une « prison dorée » européenne pendant trente ans, va devoir choisir son avenir.


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