L’affaire Enoch Burke
DUBLIN – Dans un pays autrefois symbole de tolérance religieuse et de progrès social, l’enseignant évangélique Enoch Burke cumule désormais plus de 560 jours derrière les barreaux.
Son « crime » ? Avoir refusé d’utiliser les pronoms « they/them » pour un élève transgenre, un acte qui a déclenché une spirale judiciaire qualifiée par beaucoup de « persécution idéologique ».
Libéré temporairement le 14 janvier 2026 pour préparer un appel, Burke a été renvoyé en prison cinq jours plus tard, le 19 janvier, pour violation d’une injonction interdisant son retour sur son ancien lieu de travail. Cette saga, qui dure depuis 2022, soulève des questions brûlantes sur la liberté d’expression, les droits religieux et l’équité judiciaire : comment un homme sans antécédents violents peut-il être privé de liberté aussi longtemps pour des motifs que beaucoup jugent triviaux, alors que des criminels endurcis bénéficient souvent de peines plus clémentes ?
Le contexte d’un conflit idéologique
Tout commence en mai 2022 au Wilson’s Hospital School, un établissement protestant du comté de Westmeath. Enoch Burke, professeur d’histoire et d’allemand âgé de 31 ans à l’époque, refuse d’utiliser les pronoms neutres « they/them » pour un élève masculin se déclarant transgenre. Invoquant ses convictions chrétiennes évangéliques – « Dieu a créé l’homme et la femme », argue-t-il –, Burke maintient que cela violerait sa conscience religieuse. L’école, dirigée par la principale Niamh McShane, le suspend pour « conduite grossière » et entame une procédure disciplinaire. En janvier 2023, il est licencié.
La Haute Cour irlandaise intervient alors, émettant une injonction permanente interdisant à Burke d’approcher l’école pour éviter des « perturbations ». Mais Burke, considérant son licenciement injuste, retourne sur place à plusieurs reprises pour « protester pacifiquement » et affirmer son droit à enseigner. Cela déclenche un cycle infernal : arrestations pour outrage au tribunal (contempt of court), incarcérations, libérations conditionnelles, et retours immédiats à l’école. Des amendes quotidiennes s’accumulent, dépassant les 700.000 euros, restées impayées.
Les événements récents : une libération éphémère
Le 14 janvier 2026, le juge Brian Cregan ordonne la libération temporaire de Burke de la prison de Mountjoy pour lui permettre de préparer un appel contre son licenciement. « C’est une opportunité pour lui de réfléchir », déclare le juge, espérant briser le cycle. Mais dès le lendemain, le 15 janvier, Burke réapparaît aux portes de l’école, affirmant qu’il n’a commis « aucun crime » et que l’injonction est « illégitime ». Il y retourne les 16 et 17 janvier, provoquant une nouvelle audience.
Le 19 janvier, arrêté et présenté devant la cour, Burke est renvoyé en prison pour une cinquième fois. Le juge Cregan le décrit comme un homme « perdant de vue la vérité » et livrant « une avalanche de mensonges » dans ses déclarations, tout en notant son absence de « libre arbitre apparent ».
Burke, menotté lors de son transfert, réplique qu’il respecte la justice mais refuse de « se conformer » à un ordre qu’il juge contraire à ses principes.
Ce retour en cellule porte son temps total d’incarcération à plus de 560 jours cumulés – près de deux ans – pour ce qui n’est officiellement que du « trespassing » (intrusion illégale).
Des voix divergentes : martyr ou fauteur de troubles ?
Pour les soutiens de Burke, souvent issus de cercles conservateurs et chrétiens, cette affaire est une « persécution religieuse flagrante ». Sur les réseaux sociaux, des utilisateurs dénoncent : « Enoch Burke a passé 560 jours en prison pour refuser d’utiliser ‘they’ pour un élève masculin. Libéré la semaine dernière, il est déjà réarrêté. » ; d’autres parlent de « 526 jours de prison plus 240.000 euros d’amende pour ne pas avoir utilisé les pronoms appropriés », qualifiant cela de « folie ». Des groupes comme l’Alliance Defending Freedom (ADF) soutiennent que forcer les pronoms viole la liberté de conscience, et des commentateurs chrétiens, via Christian Today, voient en Burke un « martyr » face à un « culte totalitaire » imposant une idéologie minoritaire.
À l’opposé, des médias dits progressistes et associations LGBTQ+ comme PinkNews le dépeignent comme un « activiste anti-LGBTQ+ » perturbant l’environnement éducatif. « Burke crée un climat hostile pour les élèves trans », argue un porte-parole, insistant que l’école priorise le bien-être des mineurs. Le Irish Times, dans un éditorial récent, se demande « comment libérer Burke sans qu’il recommence », tout en critiquant sa « stratégie légale désastreuse ».
Le Département de l’Éducation irlandais a clarifié qu’aucune loi n’oblige les enseignants à utiliser des pronoms préférés, rendant le licenciement initial encore plus controversé.
Une inadmissibilité qui fait scandale : comparaison avec de « vrais » criminels
Ce qui choque le plus, c’est la disproportion : près de deux ans de privation de liberté pour un refus non violent, alors que des délinquants sexuels ou voleurs récidivistes sortent souvent après des peines plus courtes. En Irlande, des cas de violence domestique ou de trafic de drogue mènent à des sentences suspendues ou à des libérations anticipées pour surpopulation carcérale. « C’est inadmissible », s’indignent beaucoup d’observateurs, « beaucoup de vrais criminels ne subissent pas ça ».
Des critiques substantient que cette escalade judiciaire sert d’exemple dissuasif contre la dissidence idéologique, dans un contexte où l’Irlande, post-mariage gay (2015) et avortement (2018), pousse des réformes sociétales controversées comme la Hate Offences Act 2024.
Vers une issue ?
Avec des appels en cours contre son licenciement et les injonctions, Enoch Burke pourrait remporter des dommages substantiels si la cour européenne s’en mêle. Mais pour l’instant, il reste incarcéré, symbole d’un clivage sociétal profond. Comme le note un juge hanté par l’affaire : « Libérer ou non Enoch Burke ? C’est la question qui nous obsède. » Dans un monde où la liberté individuelle est censée primer, cette saga interroge : jusqu’où peut-on aller pour imposer un discours ?


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