La chute vertigineuse de la confiance des Français dans la presse : oligarques, réinformation et censure
Ces dernières années, la confiance des Français envers la presse traditionnelle a connu une dégringolade spectaculaire. Les chiffres sont éloquents : selon le baromètre Kantar Public pour La Croix publié en 2023, 57 % des Français estiment qu’il faut « se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité », un taux en hausse constante. Cette défiance, qui s’accentue depuis plus d’une décennie, trouve ses racines dans une perception largement partagée : les médias mainstream ne seraient plus des vecteurs d’information objective, mais des outils aux mains d’une élite fortunée, façonnant l’opinion publique au gré de ses intérêts. Ce phénomène, loin d’être unique à la France, résonne également à l’international, notamment aux États-Unis, où des figures comme Donald Trump redéfinissent les règles du jeu médiatique.
Les médias, propriété des oligarques
Un coup d’œil à l’infographie du Monde diplomatique (disponible sur https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA) suffit pour comprendre l’ampleur du phénomène en France. Une poignée de milliardaires – Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Patrick Drahi – concentre la propriété des principaux organes de presse, de la télévision (C8, CNews) à la presse écrite (Le Figaro, Les Échos) en passant par la radio. Cette concentration alimente le soupçon d’une information biaisée, au service d’agendas économiques ou politiques. Pour 59 % des Français, selon le baromètre précité, les journalistes ne sont pas indépendants des pressions politiques, et pour 56 %, ils cèdent à celles de l’argent. Aux États-Unis, le tableau est similaire : les grands réseaux comme CNN, MSNBC ou Fox News, souvent alignés sur des lignes idéologiques claires, sont perçus comme des porte-voix de l’establishment ou de puissants lobbies.
Trump, Musk et la révolution des réseaux sociaux
Outre-Atlantique, Donald Trump illustre parfaitement cette rupture avec les médias traditionnels. Depuis son départ de la Maison-Blanche en 2021, l’ancien président a délaissé les chaînes mainstream, qu’il qualifie de « fake news », pour s’exprimer directement sur ses réseaux sociaux, notamment Truth Social, et plus récemment sur X. Cette stratégie lui permet de contourner les filtres éditoriaux et de s’adresser sans intermédiaire à des millions de partisans. Ce basculement reflète une tendance globale : les figures influentes préfèrent désormais les plateformes numériques, où elles contrôlent leur message.
C’est dans ce contexte qu’Elon Musk entre en scène. En rachetant Twitter (devenu X) en 2022 pour 44 milliards de dollars, Musk a promis de « redonner la parole à ceux qui l’avaient perdue ». En rétablissant des comptes suspendus – comme celui de Trump ou de figures controversées – et en assouplissant les règles de modération, il a repositionné X comme un espace de libre expression, au grand dam des gouvernements et des élites médiatiques. Cette initiative, bien que critiquée pour ses excès, a amplifié la voix de ceux qui se sentaient muselés par les algorithmes et les politiques des géants technologiques.
La montée de la presse de réinformation et des médias sociaux
En France, face à la crise de légitimité des médias traditionnels, une alternative émerge avec force : la presse dite de « réinformation » et les médias sociaux. De nombreux sites gagnent en audience, surfant sur la vague de méfiance envers le « système médiatique ». Les réseaux sociaux – X, YouTube, Telegram – deviennent des espaces où les citoyens s’informent directement, souvent via des influenceurs ou des comptes anonymes. Selon une étude de 2023 du Figaro, 62 % des Français utilisent désormais Internet comme source d’information quotidienne, dépassant la télévision (56 %) et la presse écrite (45 %). Cette dynamique, portée par un besoin de pluralisme, inquiète les élites, car elle échappe à leur contrôle.
La réponse autoritaire : VIGINUM et la censure déguisée
Les pouvoirs publics, en France comme ailleurs, réagissent avec fermeté. En 2021, le gouvernement français a créé VIGINUM, une agence censée lutter contre les « ingérences numériques étrangères ». Officiellement, son rôle est de protéger la souveraineté informationnelle face aux campagnes de désinformation pilotées par des États hostiles. Mais dans la pratique, VIGINUM s’attaque surtout aux lanceurs d’alerte et aux dissidents intérieurs. Des comptes critiques envers la politique gouvernementale ou des figures dénonçant les dérives du système ont été signalés, voire suspendus, sous prétexte de « menaces à l’ordre public ». Cette dérive, dénoncée par des associations comme la Quadrature du Net, illustre une volonté de reprendre le contrôle du récit, au détriment de la liberté d’expression.
À l’échelle européenne, l’Union européenne suit une logique similaire avec le Digital Services Act (DSA), imposant aux plateformes une surveillance accrue des contenus. La fermeture de RT France en 2023, puis les pressions sur C8 ou NRJ12 en France, s’inscrivent dans cette mouvance. Ces mesures, présentées comme des remparts contre la désinformation, sont perçues par beaucoup comme une censure ciblée des voix alternatives.
Le monopole subtil des canaux d’information mainstream
Au-delà des médias traditionnels, l’information mainstream s’infiltre dans le quotidien des Français via des canaux moins visibles mais tout aussi puissants. Les messageries comme Yahoo Mail bombardent les utilisateurs de notifications d’actualités orientées. Google Android, via ses alertes et son agrégateur Google News, privilégie des sources alignées sur une vision « système-compatible ». Les fournisseurs d’accès à Internet (FAI), avec leurs offres triple play, sélectionnent dans leurs bouquets TV des chaînes conformes au discours dominant, marginalisant les alternatives. Microsoft, avec Windows, impose également une sélection d’informations via son widget « Actualités et intérêts », souvent tirées de sources comme MSN, aux biais évidents.
Même dans les transports en commun, les journaux gratuits comme Metro ou 20 Minutes, distribués massivement, inondent les usagers d’une version standardisée de l’actualité. Dans ces lieux où l’attente laisse peu d’options, ces publications, financées par la publicité et alignées sur les intérêts des annonceurs, s’imposent comme une lecture par défaut. Tous ces canaux – messageries, systèmes d’exploitation, FAI, presse gratuite – ont un dénominateur commun : ils sont « système-compatibles », c’est-à-dire qu’ils relayent une vision du monde qui ne remet jamais en cause les structures de pouvoir en place.
Un paysage médiatique en mutation
Dans ce bras de fer, une question cruciale se pose : jusqu’où ira cette lutte pour le contrôle de l’opinion, et la liberté d’expression y survivra-t-elle ?
À ce sujet, une amie, qui a connu l’ère soviétique, m’a offert une anecdote révélatrice. Alors que je lui faisais remarquer que notre presse française commençait à ressembler à celle de feu l’Union soviétique, elle m’a alors répondu : « Oui, mais nous, nous savions que c’étaient des mensonges… ».
Ainsi, aujourd’hui, face à une défiance croissante, les Français semblent, eux aussi, apprendre à lire entre les lignes – ou à chercher la vérité ailleurs.
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