Une genèse sous le sceau de la CIA
Créée en 1950 sous l’égide discrète mais déterminée de la CIA, Radio Free Europe (RFE) n’a jamais été une simple station de radio. Dès ses débuts, elle s’est inscrite comme un outil stratégique dans l’arsenal américain de la Guerre froide, visant à fissurer le bloc soviétique par les ondes. Officiellement présentée comme une initiative privée financée par des dons citoyens via la campagne de la « Croisade pour la liberté », la réalité était bien moins romantique : la CIA, sous la direction d’Allen Dulles, orchestrait cette opération pour diffuser une propagande ciblée à travers le rideau de fer. L’objectif ? Non pas informer, mais déstabiliser, manipuler et imposer une vision du monde alignée sur les intérêts géopolitiques des États-Unis. Derrière le vernis de la « liberté », RFE incarnait une croisade idéologique où la vérité était un pion au service d’une cause : la suprématie occidentale face au communisme.
Une croisade idéologique masquée
Les raisons idéologiques de cette création révèlent une ambition cynique. Loin de promouvoir un pluralisme authentique, RFE devait servir de « radio nationale de substitution » pour les pays d’Europe de l’Est, contournant la censure soviétique pour imposer un récit unilatéral. Les programmes, souvent agressifs dans leurs premières années, ne cherchaient pas tant à éduquer qu’à semer le doute, à exacerber les tensions internes et à glorifier un modèle capitaliste idéalisé. Historiquement, cette approche a été critiquée comme une forme de guerre psychologique, où l’information devenait une arme pour « libérer » les esprits – ou plutôt les soumettre à une autre forme de contrôle. L’implication de la CIA, révélée dans les années 1960, a mis à nu cette hypocrisie : RFE n’était pas un phare de la liberté, mais un levier d’influence au service d’un impérialisme culturel américain.
Trump tire le rideau
Ce passé trouble n’a pas empêché RFE de perdurer, financée par le Congrès américain après la fin officielle du soutien de la CIA en 1971, puis fusionnée avec Radio Liberty en 1976 pour élargir son rayon d’action. Mais en mars 2025, un coup de théâtre a secoué cette institution : Donald Trump, dans sa croisade contre ce qu’il qualifie de « bureaucratie inutile », a signé un décret mettant fin au financement de l’U.S. Agency for Global Media (USAGM), qui supervisait RFE, au même titre que Voice of America. Pour Trump, ces médias, accusés de « propagande radicale » ou de ne pas suffisamment relayer son agenda, n’avaient plus leur place dans un budget fédéral qu’il entend recentrer sur ses priorités nationalistes. La décision, brutale, a vu des centaines de journalistes mis en congé forcé, leurs bureaux fermés, et leurs équipements confisqués – un symbole d’une administration prête à sacrifier des décennies de soft power pour des considérations idéologiques internes.
L’UE reprend le flambeau
Pourtant, l’histoire de RFE ne s’arrête pas là. Face à ce vide, l’Union européenne, sous l’impulsion de figures comme Kaja Kallas, s’est empressée de proposer une reprise de son financement. Officiellement, il s’agit de préserver un « rempart contre les régimes totalitaires », comme l’a souligné le ministre tchèque des Affaires étrangères Jan Lipavský. Mais cette noble rhétorique cache une ambition tout aussi idéologique. En prenant le relais des États-Unis, l’UE ne cherche pas seulement à maintenir une source d’information indépendante : elle entend transformer RFE en un bulldozer idéologique à son service, un outil pour projeter ses valeurs libérales et contrer les narratifs russes ou chinois dans des zones sensibles comme l’Ukraine ou les Balkans. Ce sauvetage, salué par certains comme un acte de solidarité transatlantique, soulève une question critique : l’UE ne fait-elle pas que recycler une vieille recette américaine, substituant un impérialisme à un autre sous couvert de démocratie ?
Une ironie historique
Ainsi, de ses origines comme jouet de la CIA à sa réinvention sous l’égide de l’UE, Radio Free Europe reste fidèle à une constante : elle n’a jamais été un média neutre, mais une arme au service d’une vision hégémonique. Trump a tenté de l’enterrer pour des raisons qui lui sont propres ; l’UE, en la ressuscitant, emprunte paradoxalement le même chemin que l’Union soviétique qu’elle a si longtemps dénoncée. En s’appropriant les outils de propagande qu’elle critiquait jadis – contrôle de l’information, narratifs imposés, guerre psychologique –, l’UE révèle une ironie amère : sous prétexte de défendre la liberté, elle recycle les armes de ceux qu’elle prétendait combattre. Entre propagande et journalisme, la ligne reste désespérément floue – et les contribuables, qu’ils soient américains ou européens, continuent d’en payer le prix.
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