Une promesse trahie
François Bayrou, Premier ministre depuis décembre 2024, avait juré mi-janvier de rouvrir le dossier brûlant des retraites « sans totem ni tabou » (Le Monde, 15 janv. 2025). Objectif : une réforme « plus juste » et « équilibrée », via un « conclave » avec les partenaires sociaux, censé s’étendre jusqu’à fin mai. Mais le 16 mars, en écartant un retour à l’âge légal de 62 ans contre 64 ans actuel, il a dynamité sa propre démarche. La CGT, par la voix de Sophie Binet, a claqué la porte le 19 mars, dénonçant une « trahison ». Force Ouvrière (FO) avait déserté dès le 27 février, l’U2P a suivi le 18 mars, et même la CFDT, pourtant réformiste, s’interroge. La méthode Bayrou, bâtie sur le dialogue, s’effondre sous ses contradictions.
Une concertation en trompe-l’œil
Dès le départ, Bayrou a semé le doute. Il promettait une discussion ouverte, mais sa lettre aux syndicats et au patronat, envoyée le 26 février, fixait un cadre rigide : rétablir l’équilibre financier d’ici 2030, avec un déficit prévu à 6,6 milliards en 2025 (Cour des comptes, 20 fév. 2025). Ce préalable, exigeant de ne pas « dégrader » les finances, a torpillé toute flexibilité. FO a dénoncé un « format » et une « méthode » biaisés (Le Figaro, 27 fév. 2025), tandis que l’U2P, représentant les artisans, a qualifié l’exercice de « jeu de dupes » (France Info, 19 mars 2025). Le Medef, lui, reste en retrait, jugeant les chances d’accord « minces » (Les Échos, 19 mars 2025). La concertation, censée être un échange, s’est muée en diktat.
Bayrou, fossoyeur de sa propre parole
Le coup fatal est venu dimanche 16 mars. En fermant la porte à un retour à 62 ans – cœur des revendications syndicales – Bayrou a « rompu le contrat » initial, selon Marylise Léon de la CFDT. Cette volte-face, après des mois à promettre une écoute sans « totem », a réduit le « conclave » à une mascarade. Sophie Binet a fustigé un Premier ministre « aux ordres du patronat », tandis que Jean-Luc Mélenchon (LFI) a parlé de « foutage de gueule » (X, @JLMelenchon, 17 mars 2025). Même le PS, allié fragile de Bayrou, s’indigne de ce revirement sur une concession clé.
Un contexte qui plombe tout
La guerre en Ukraine a enfoncé le clou. Début mars, Emmanuel Macron a annoncé un réarmement massif (Allocution, 3 mars 2025), reléguant les retraites au second plan. Gilbert Cette, président du COR, a estimé que l’âge légal pourrait dépasser 64 ans face aux besoins militaires, irritant les syndicats qui réclament sa réserve. Édouard Philippe, ex-Premier ministre, a qualifié le « conclave » de « hors sol » face aux « menaces existentielles ». Bayrou, coincé entre finances publiques en crise et priorités guerrières, a perdu toute marge de manœuvre.
Un fiasco prévisible
Les partenaires sociaux n’ont jamais été dupes. Syndicats et patronat, aux visions irréconciliables – les premiers pour annuler la réforme de 2023, le second pour la durcir – ne pouvaient s’entendre sous une telle contrainte. Bayrou, en fixant des lignes rouges (équilibre financier, âge intouchable), a sabordé son propre projet. La CGT partie, FO absente, l’U2P en retrait, et la CFDT en sursis, le « conclave » agonise. La CFTC tente encore de parler pénibilité ou emploi des seniors (Le Monde, 19 mars 2025), mais sans poids politique, c’est peine perdue. La méthode Bayrou, naïve ou cynique, s’est fracassée sur la réalité : on ne dialogue pas en imposant ses règles.
Un gouvernement à la dérive
Cet échec fragilise Bayrou et son gouvernement. Promettre un « dialogue social » pour mieux le piétiner expose une incohérence fatale. Les oppositions, de LFI au RN, y voient un motif de censure, et les Français, déjà hostiles à la réforme de 2023, risquent de rejeter toute nouvelle tentative. D’ici fin mai, sans rebond improbable, le « conclave » est mort-né, laissant Bayrou face à un fiasco dont il est l’architecte.
Laisser un commentaire