L’intervention explosive de Jean-Philippe Tanguy à l’Assemblée
Le 24 mars 2026, à l’Assemblée nationale, Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, lance un cri d’indignation devant Roland Lescure, ministre de l’Économie. Face à la flambée des prix du carburant – gazole flirtant avec 2,20 € le litre après le blocage du détroit d’Ormuz –, le parlementaire accuse le gouvernement d’avoir mis une partie des « précieuses réserves » sur les marchés mondiaux au lieu de les réserver aux Français. Le ministre réplique sèchement : « Vous racontez n’importe quoi ! Aucun baril, aucun litre issu de ces stocks ne quitte la France. » L’échange, capturé dans un reel viral sous le titre « Quel scandale ! », révèle bien plus qu’une passe d’armes politique.
Il met au jour un système opaque où une société privée, contrôlée par les grands pétroliers, gère les stocks stratégiques censés protéger la population.
Ce mécanisme, loin de servir l’intérêt général, devient une variable d’ajustement profitable pour l’État et les majors du secteur. Au cœur du problème : la SAGESS, Société Anonyme de Gestion des Stocks de Sécurité, et sa mainmise sur ce qui devrait être un outil de souveraineté nationale.
Genèse d’un système privatisé : la création de la SAGESS
Pour comprendre l’ampleur du scandale, il faut remonter à la genèse de ce dispositif.
Depuis 1928, la loi française impose aux opérateurs pétroliers de constituer des stocks équivalents à 90 jours d’importations nettes, afin de garantir l’indépendance énergétique en cas de crise.
En 1988, sous l’égide des pouvoirs publics mais à l’initiative des industriels eux-mêmes, naît la SAGESS. Cette société anonyme de droit privé, non lucrative en théorie, a pour mission de constituer, conserver et financer ces réserves. Aujourd’hui, elle détient près de 75 à 89 % des stocks stratégiques nationaux, soit environ 13,9 millions de tonnes de produits pétroliers stockés sur 89 sites (dont certains enterrés dans des cavités salines près de Marseille ou au Havre). Ses actionnaires ? Quasi exclusivement les majors et distributeurs du secteur : TotalEnergies Marketing France, Shell France, Esso SAF, BP France, Eni France (Enilive), Bolloré Energy, Carfuel (filiale de Leclerc) et quelques autres. Les parts sont réparties au prorata de leur mise à la consommation sur le marché français.
En clair, ceux qui sont légalement obligés de stocker délèguent cette obligation à une structure qu’ils contrôlent eux-mêmes : c’est comme confier les clefs de la cave à un alcoolique.
Le financement est entièrement privé. La SAGESS émet des obligations (près de 3,9 milliards d’euros d’endettement obligataire fin 2022, selon ses rapports), contracte des prêts syndiqués et perçoit des cotisations des opérateurs. L’État, via le Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers (CPSSP), supervise mais n’investit pas un euro directement. Il peut ordonner la libération des stocks en cas de crise, mais la gestion opérationnelle et financière reste aux mains des pétroliers. Ce modèle, présenté comme une « délégation efficace », cache en réalité un conflit d’intérêts colossal. Les mêmes acteurs qui profitent des hausses de prix sur le marché mondial contrôlent les réserves censées amortir ces hausses pour les consommateurs français.
La crise actuelle et le blocage du détroit d’Ormuz
Ce système révèle toute son aberration dans la crise actuelle. Depuis début mars 2026, la guerre au Moyen-Orient a conduit l’Iran à bloquer le détroit d’Ormuz, artère vitale par laquelle transite plus de 20 % du pétrole mondial. Résultat : le baril de Brent a flambé, tutoyant brièvement les 120 dollars avant de se stabiliser autour de 100-110 dollars. En France, les prix à la pompe ont explosé de plus de 50 centimes en quelques semaines. Face à cette « nouveau choc pétrolier », l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a orchestré, le 11 mars, la libération record de 400 millions de barils (426 millions selon certains bilans) des réserves stratégiques des 32 pays membres. La France y a contribué à hauteur d’environ 14,5 millions de barils, soit l’équivalent de plus de 100 jours d’importations nettes disponibles. Officiellement, ces stocks restent sur le territoire et servent à « stabiliser les cours mondiaux ».
Le mécanisme profitable : acheter bas, revendre haut
Mais voilà le cœur du scandale dénoncé par Tanguy : ces réserves, achetées par la SAGESS sur des périodes de prix bas (souvent autour de 60 euros le baril ou moins lors des phases de surabondance), sont libérées précisément quand le marché explose.
Au lieu d’être utilisées prioritairement pour inonder le marché français et faire baisser les prix à la pompe, elles alimentent une mécanique globale qui profite aux vendeurs.
Les pétroliers, actionnaires de la SAGESS, ont financé ces stocks à bas coût via des cotisations répercutées indirectement sur les consommateurs. Lorsqu’ils sont débloqués en crise, le marché les valorise à 100 euros ou plus. Qui gagne ? Les majors, qui peuvent revendre ou compenser à prix fort, et l’État, qui perçoit des taxes sur des volumes vendus plus cher (TICPE et TVA représentent plus de 60 % du prix à la pompe). Pendant ce temps, le Français moyen paie plein pot à la station-service, sans que les stocks ne servent de bouclier réel.
Imaginons concrètement : un baril acquis par la SAGESS à 60 euros lors d’une période de prix modérés est stocké. En temps de crise, l’injonction de l’État le met à disposition des opérateurs. Ces derniers le remettent sur le marché à 100-120 euros. La marge ? Elle n’est pas directement empochée par la SAGESS (société non lucrative), mais elle allège le coût de l’obligation pour les actionnaires et permet aux groupes pétroliers d’optimiser leur trésorerie globale. Pire, des soupçons persistent sur des « fuites » vers l’Asie ou d’autres marchés, même si Lescure jure le contraire. Le gouvernement préfère une approche « coordonnée internationale » via l’AIE plutôt qu’une utilisation exclusive et immédiate pour baisser les taxes et les prix domestiques, comme l’exige le RN.
Résultat : les consommateurs français subventionnent indirectement la stabilité des cours mondiaux, au bénéfice des multinationales.
Conflit d’intérêts et mainmise des pétroliers
Cette mainmise pose une question fondamentale de souveraineté. Les stocks stratégiques ne sont pas un simple outil logistique ; ils incarnent la sécurité nationale. Or, confier leur gestion à des acteurs privés dont l’intérêt premier est la rentabilité revient à privatiser un bien public. L’État garde le bouton « libération », mais les clés du coffre-fort sont aux mains des pétroliers. Historiquement, ce modèle a été vanté pour son « efficacité » : pas de charge budgétaire pour l’État, financement privé sécurisé. Mais en 2026, face aux crises géopolitiques à répétition (après l’Ukraine, le Moyen-Orient), il montre ses limites. Les rapports annuels de la SAGESS soulignent une stabilité financière exemplaire grâce à des émissions obligataires diversifiées. Pourtant, cette « stabilité » profite d’abord aux actionnaires : en 2022, par exemple, l’endettement a été ajusté pour optimiser les coûts, avec des lignes de crédit syndiqué de 900 millions d’euros.
Les critiques ne viennent pas seulement de l’opposition RN. Des voix écologistes et souverainistes pointent aussi le manque de transparence. Où sont les comptes détaillés des coûts d’achat, de stockage et de rotation des stocks ? Comment s’assurer que les libérations ne servent pas à spéculer ? Malgré plusieurs mises à jour réglementaires (notamment l’arrêté de 2015 sur le déstockage), le modèle de délégation privée à la SAGESS n’a pas fondamentalement évolué depuis 1988, laissant intact le conflit d’intérêts entre opérateurs pétroliers et intérêt général. Aujourd’hui, avec des prix qui menacent le pouvoir d’achat des ménages modestes (transport, chauffage, alimentation), ce système apparaît comme un scandale démocratique. Les pétroliers ne sont pas des philanthropes : TotalEnergies, Shell et consorts ont des actionnaires internationaux qui exigent des dividendes. Déléguer à la SAGESS leur permet d’externaliser l’obligation tout en gardant le contrôle. L’État, lui, évite d’investir directement et perçoit des recettes fiscales gonflées par la crise.
Vers des solutions : transparence et réforme urgente
Face à cela, des solutions s’imposent. D’abord, une transparence totale : publication obligatoire des prix d’acquisition des stocks, des conditions de libération et des bénéficiaires réels. Ensuite, une réforme structurelle : transformer la SAGESS en entité publique ou semi-publique, avec une majorité de capital détenue par l’État et un contrôle parlementaire renforcé. Les stocks ne doivent plus être une variable d’ajustement spéculatif.
En cas de crise, comme aujourd’hui, la priorité absolue doit être la baisse immédiate des taxes et l’injection prioritaire sur le marché national, sans effet « mondial » qui enrichit les vendeurs.
Si un baril a été acheté à 60 euros, il ne peut servir à justifier des prix à la pompe basés sur 100 euros. C’est une question de justice sociale et d’indépendance énergétique.
Jean-Philippe Tanguy a raison de crier au scandale. Ce n’est pas seulement une affaire de prix du carburant ; c’est le symptôme d’une privatisation rampante de la souveraineté. Les Français paient cher cette illusion de « délégation efficace ». Il est temps que l’État reprenne les rênes d’un mécanisme vital, non pour punir les pétroliers, mais pour que les réserves servent enfin la population et non les profits.
Dans un monde de plus en plus instable, la sécurité énergétique ne peut rester aux mains de ceux qui ont tout intérêt à ce que les crises rapportent ; sans compter les conséquences directes de leurs décisions géopolitiques irresponsables basées uniquement sur l’idéologie et non les intérêts des Français.
Le reel de Tanguy n’est pas une simple vidéo virale : c’est un signal d’alarme. Espérons qu’il soit entendu avant la prochaine flambée.


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