Le 28 novembre 2025, Glenn Diesen recevait sur sa chaîne YouTube le Commodore Steven Jermy, ancien commandant de quatre navires de guerre britanniques, vétéran des Malouines, de l’Adriatique et de l’Afghanistan, et auteur du livre Strategy for Action (2011). Face à un conflit qui entre dans sa quatrième année, l’officier supérieur britannique propose une lecture radicalement différente du narratif occidental dominant :
la guerre en Ukraine n’est pas une « invasion non provoquée » visant à restaurer l’Empire soviétique, mais une réponse stratégique, progressive et rationnelle à des préoccupations de sécurité russe anciennes et largement prévisibles.
Cinq phases distinctes d’une stratégie en évolution
Jermy distingue cinq étapes claires dans l’action militaire russe depuis février 2022 :
- Phase 1 (février-mars 2022) – Opération diplomatique sous contrainte militaire
Avec seulement 190.000 hommes (dont une large part de milices du Donbass), la Russie n’avait matériellement pas les moyens de conquérir un pays de 44 millions d’habitants plus grand que l’Irak. L’objectif était de contraindre Kiev à négocier rapidement l’application des accords de Minsk et la neutralité de l’Ukraine. Les négociations d’Istanbul étaient sur le point d’aboutir lorsqu’elles furent torpillées par l’intervention directe de Boris Johnson au nom de l’administration Biden – « l’une des plus grandes erreurs diplomatiques du XXIe siècle ».
- Phase 2 (avril-septembre 2022) – Repositionnement stratégique
Face au soutien massif et indéfini de l’OTAN, Moscou accepte que le conflit devienne une guerre longue et se replie (Kharkov, Kherson rive ouest) pour construire la ligne fortifiée Surovikine et lancer une mobilisation partielle.
- Phase 3 (octobre 2022 – fin 2023) – Défense active d’usure
Les forces ukrainiennes, poussées par les conseillers britanniques et américains, se brisent sur les fortifications russes (Bakhmut, Avdiivka). L’objectif russe de « démilitarisation » est paradoxalement atteint grâce aux assauts frontaux adverses.
- Phase 4 (2024-2025) – Offensive d’usure
Une fois la mobilisation russo-industrielle achevée, Moscou passe à l’offensive lente mais continue, épuisant méthodiquement l’armée ukrainienne tout en sécurisant le Donbass et les quatre oblasts annexés.
- Phase 5 (en cours) – Exploitation et consolidation
L’effondrement progressif des forces ukrainiennes ouvre la voie à une phase d’exploitation. Deux scénarios se dessinent :
– Minimaliste : les 12 points présentés par Moscou en juin 2025 (Crimée + quatre oblasts + neutralité).
– Maximaliste : la totalité de la « Novorossia » historique (jusqu’à Odessa et la Transnistrie inclus), permettant le contrôle des populations russophones, des ports de la mer Noire et une continuité territoriale.
L’Occident piégé par son propre récit
Jermy et Diesen convergent : l’Occident s’est enfermé dès février 2022 dans une rhétorique de « guerre totale contre l’agression non provoquée ».
Ce récit a servi à mobiliser l’opinion publique et les parlements, mais il a empêché toute analyse réaliste des objectifs russes et, surtout, toute sortie diplomatique honorable.
Résultat :
- Refus de toute négociation sérieuse avec Moscou.
- Censure ou minimisation des informations gênantes (contacts russes dès le premier jour, propositions de paix, accords d’Istanbul).
- Illusion collective selon laquelle la Russie voulait « toute l’Ukraine » alors qu’elle se renforçait stratégiquement.
Odessa, la vraie ligne rouge ?
Interrogé sur l’importance d’Odessa, Steven Jeremy répond sans détour : c’est un objectif naturel et rationnel pour Moscou (contrôle de la mer Noire, lien terrestre avec la Transnistrie, protection des populations russophones). Une intervention directe britannique ou française serait, selon lui, une catastrophe : des unités légères et mal protégées face à l’armée conventionnelle la plus aguerrie du monde, sans supériorité aérienne et contre des missiles que l’Europe ne sait pas intercepter.
L’OTAN, une alliance qui crée la menace qu’elle prétend contenir
Le commodore va plus loin : l’élargissement incessant de l’OTAN, malgré les avertissements russes répétés depuis 2003-2008 et les mises en garde de George Kennan (Ancien secrétaire d’État adjoint des États-Unis) dès 1997, a transformé une alliance défensive en facteur de provocation permanent. Citation de Jermy :
« L’OTAN existe pour affronter la menace créée par sa propre existence, tout en étant militairement incapable de s’opposer à la menace que son existence engendre. »
Il préconise, à terme, un « déclin maîtrisé » de l’OTAN au profit d’une architecture de sécurité inclusive (OSCE réactivée ou nouveau traité paneuropéen) où la Russie aurait enfin sa place – exactement ce que Moscou réclamait depuis 1991.
Un monde tripolaire, pas bipolaire
Steven Jermy voit émerger un monde tripolaire (États-Unis – Chine – Russie), où l’Europe risque de devenir le grand perdant si elle persiste à s’aligner aveuglément sur Washington au moment même où les priorités américaines se déplacent vers l’Indo-Pacifique.
Conclusion : il est urgent de reparler stratégie
L’entretien se termine sur une note à la fois sombre et porteuse d’espoir. Sombre, car l’Europe a sacrifié des centaines de milliers de vies et sa prospérité énergétique sur l’autel d’un récit politique qui s’effondre sous nos yeux. Porteuse d’espoir, car un nombre croissant de voix – militaires, diplomates, analystes – appellent à retrouver la pensée stratégique froide, à rouvrir le dialogue avec Moscou et à repenser totalement l’architecture de sécurité du continent.
Comme le résume Steven Jeremy :
« Nous avons besoin d’une seconde Westphalie, d’un second siècle des Lumières européen. Il est temps de reparler à la Russie plutôt que de lui tourner le dos. »
Un constat lucide, presque prophétique, alors que l’hiver 2025-2026 s’annonce comme celui de toutes les vérités sur le terrain ukrainien – et peut-être celui du grand réveil stratégique européen.


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