Le 18 mars 2026, l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (EUDA) publiait des chiffres qui interpellent fortement.
Selon la plus grande étude européenne jamais réalisée sur les résidus de stupéfiants dans les eaux usées, la consommation de kétamine a bondi de +41 % et celle de cocaïne de +22 % entre 2024 et 2025, tandis que le MDMA (ecstasy) recule de -16 %. Ces données, issues de l’analyse de 115 villes dans 25 pays couvrant environ 72 millions d’habitants, ne sont pas de simples statistiques : elles révèlent une tendance profonde et inquiétante.
Les drogues ne sont plus cantonnées aux milieux marginaux ou aux fêtes exceptionnelles ; elles se banalisent, s’intègrent dans les pratiques quotidiennes, festives et même intimes des Européens.
Et au cœur de cette évolution : l’essor fulgurant du chemsex, cette « nouvelle mode » qui transforme la consommation en un outil de performance sexuelle.
Une étude méthodique et fiable depuis 2011
Le projet SCORE, mené en partenariat étroit avec l’EUDA, analyse depuis plus de quinze ans les biomarqueurs urinaires présents dans les stations d’épuration.
Chaque année, des échantillons composites sont prélevés 24 heures sur 24 pendant une semaine entre mars et mai. Cette méthode, dite « épidémiologie basée sur les eaux usées », est considérée comme l’une des plus objectives au monde car elle reflète la consommation réelle d’une population entière, sans biais de déclaration.
En 2025, cinq stimulants (amphétamine, cocaïne, méthamphétamine, MDMA et kétamine) ainsi que le cannabis ont été traqués dans les eaux usées de 115 villes européennes, avec des comparaisons internationales (Canada, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande, etc.). Le résultat est sans appel : tous les produits analysés ont été détectés dans presque toutes les villes participantes.
Des chiffres précis qui dessinent une nouvelle carte des usages
- Kétamine : hausse globale de 41 %. Sur 66 villes comparables, 61 % montrent une augmentation nette. Les niveaux les plus élevés sont enregistrés en Belgique, Allemagne et Pays-Bas (Bruxelles, Berlin, Amsterdam en tête). Neuf villes seulement (dont certaines en Chypre ou Slovénie) n’ont détecté aucune trace.
- Cocaïne (mesurée via son métabolite principal, la benzoylecgonine) : +22 %. Sur 85 villes, 57 % en hausse. Les concentrations maximales restent en Europe de l’Ouest et du Sud (Belgique, Espagne, Pays-Bas), mais l’Est voit également des traces croissantes et continues.
- MDMA : -16 %, avec 62 % des 78 villes concernées en baisse, particulièrement en Allemagne, Autriche et Slovénie.
Les autres substances (amphétamine, méthamphétamine, cannabis) restent globalement stables ou variables selon les régions. Ces évolutions contrastent fortement avec la période Covid-19, où les fermetures de boîtes de nuit avaient déjà fait chuter le MDMA.
Un élément frappant : les pics de week-end. Plus de 75 % des villes affichent des résidus plus élevés de cocaïne et MDMA du vendredi au lundi ; près de la moitié montrent le même schéma pour la kétamine. Preuve que ces produits restent avant tout récréatifs… mais de plus en plus ancrés dans des rituels sociaux et sexuels répétés.
La banalisation : des drogues qui passent du « tabou » au « normal »
Ces hausses ne surgissent pas du néant. Elles traduisent une normalisation progressive des substances psychoactives dans la société européenne. La cocaïne, autrefois réservée aux milieux aisés ou aux soirées VIP, devient un produit « courant » dans les fêtes entre amis, les afterworks professionnels ou même les classes moyennes urbaines. La kétamine, longtemps perçue comme un anesthésiant vétérinaire ou un club-drug underground, gagne du terrain chez les jeunes et dans les contextes festifs.
Cette banalisation s’explique par plusieurs facteurs convergents :
- Une disponibilité explosive : la kétamine provient majoritairement de la diversion de productions pharmaceutiques légales (principalement importées d’Inde), avec des saisies passées de 200 kg en 2016 à 3,5 tonnes en 2024.
- Une perception du risque atténuée : les campagnes de prévention peinent à suivre l’évolution des usages.
- Une intégration sociale : les drogues ne sont plus seulement « pour s’amuser », elles servent à tenir le rythme, à désinhiber, à performer.
Résultat : les traces sont désormais présentes dans la quasi-totalité des villes, grandes ou petites, sans grandes différences intra-pays (sauf pour la cocaïne et le MDMA). Les eaux usées deviennent le miroir d’une Europe où les stupéfiants font partie du paysage quotidien.
L’essor du chemsex : la « nouvelle mode » qui porte ces hausses
Mais la véritable explication derrière l’explosion de la kétamine et de la cocaïne réside dans l’explosion du chemsex (ou « sex on chems »). Cette pratique, qui consiste à consommer des substances pour prolonger, intensifier et désinhiber les rapports sexuels, était autrefois marginale. Elle est devenue une norme dans certains milieux, particulièrement chez les hommes ayant des relations avec des hommes (HSM), mais elle se diffuse bien au-delà, dans les scènes festives et sexuelles urbaines.
Pourquoi la kétamine et la cocaïne sont-elles devenues les stars de cette tendance ?
- La kétamine, substance dissociative, permet de gérer la douleur lors de pratiques intenses (fisting, sessions prolongées) tout en induisant un état de transe et de dissociation bienvenu.
- La cocaïne, stimulante, booste l’énergie, l’endurance sexuelle et la confiance, permettant des « marathons » de plusieurs heures ou jours.
- Des études récentes, dont le rapport C-EHRN 2025, confirment que la kétamine figure parmi les substances les plus populaires dans les scènes chemsex de Berlin, Londres, Amsterdam, Barcelone, Dublin ou Zurich. Elle est souvent associée à la cocaïne, au GHB/GBL ou aux cathinones dans des cocktails poly-substances. Des focus groups rapportent qu’elle est « la numéro un dans le monde du clubbing » et qu’elle est utilisée pour « gérer la douleur pendant certaines pratiques ».
Le chemsex n’est plus une pratique occasionnelle : il devient organisé via des applications, avec des « parties » qui durent plusieurs jours. Cette « nouvelle mode » transforme la consommation récréative en usage répétitif, expliquant parfaitement les pics hebdomadaires et la hausse continue détectée dans les eaux usées.
Une alerte sanitaire et sociétale urgente
Derrière ces chiffres se cachent des risques bien concrets :
- Surdoses, problèmes cardiaques et vasculaires (cocaïne).
- Troubles urinaires graves (« ketamine bladder »), dépression, anxiété et dépendance psychologique (kétamine chronique).
- Augmentation des infections sexuellement transmissibles (IST), comportements à risque et détresse psychologique liés au chemsex.
- Isolement social et spirale addictive.
La banalisation rend le phénomène invisible aux yeux du grand public, mais les eaux usées, elles, ne mentent pas. Elles montrent une Europe où les drogues ne sont plus l’exception, mais un élément intégré à la vie sociale et sexuelle.
Dr Lorraine Nolan, directrice exécutive de l’EUDA, résume avec lucidité :
« Les eaux usées racontent l’histoire d’un phénomène répandu, varié et en constante évolution. Cette année, l’étude révèle une baisse marquée du MDMA, mais des signes persistants d’augmentation de la cocaïne et de la kétamine. Cette analyse nous permet de repérer ces changements tôt pour mieux comprendre où porter l’attention et orienter des réponses de santé publique fondées sur des preuves. »
L’étude complète, disponible sur le site de l’EUDA avec un explorateur de données interactif par ville, offre un outil précieux. Face à cette nouvelle réalité, les autorités sanitaires sont appelées à adapter rapidement leurs réponses : prévention ciblée sur le chemsex, programmes de réduction des risques, accès facilité à des consultations non-jugeantes, et surtout déstigmatisation pour que les usagers puissent demander de l’aide sans crainte.
Les eaux usées ont parlé. Il est temps d’écouter et d’agir avant que la banalisation ne devienne une normalisation totale des risques. La santé publique européenne est à un tournant.


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