Dans un monde où nos vies quotidiennes sont de plus en plus interconnectées, la surveillance de masse évoque immédiatement des images dystopiques : un Big Brother omniprésent, des scores sociaux qui dictent nos libertés, ou des caméras scrutant chaque geste. Pourtant, cette réalité n’est pas réservée aux régimes autoritaires.
Elle s’infiltre dans les démocraties libérales sous couvert de sécurité, de commodité et de profits.
À partir d’une analyse approfondie des systèmes en place en Chine, aux États-Unis, en Europe et en France, cet article démystifie les idées reçues et explore les mécanismes qui nous observent au quotidien. Sans sensationnalisme, mais avec des faits concrets, nous verrons comment cette surveillance, souvent fragmentée et commerciale, pose des questions éthiques profondes. Et surtout, comment s’en protéger partiellement dans un environnement où l’anonymat devient un luxe.
Qu’est-ce que la surveillance de masse ?
La surveillance de masse désigne l’observation systématique et généralisée des comportements, communications et déplacements d’une population entière, qu’il s’agisse d’individus ou d’entreprises.
Elle n’est pas un fantasme orwellien, mais une pratique bien ancrée, alimentée par les avancées technologiques comme la reconnaissance faciale, les drones, les algorithmes et les bases de données massives. Les scandales comme les révélations d’Edward Snowden sur la NSA en 2013 ont mis en lumière les capacités des services de renseignement à collecter des données à l’échelle planétaire.
Aujourd’hui, ce n’est plus seulement l’État qui surveille : les grandes plateformes numériques et les fournisseurs d’équipements jouent un rôle central, transformant la surveillance en un marché lucratif.
En effet, les « data brokers » – ces entreprises qui collectent et vendent des informations personnelles – prospèrent sur nos données. Nom, adresse, historique d’achats, habitudes en ligne : tout est monnayable. Cette année, des millions de Français ont vu leurs données exposées via des fuites chez des opérateurs comme SFR ou Free. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg. Face à cela, des outils comme Incogni émergent pour automatiser la suppression de ces données auprès des brokers, offrant une barrière contre les usurpations d’identité ou le harcèlement. Mais au-delà des protections individuelles, examinons les systèmes étatiques et privés qui structurent cette surveillance globale.
Le crédit social chinois : plus nuancé que le mythe
Le crédit social chinois est souvent dépeint comme l’incarnation ultime de la surveillance autoritaire : un score unique qui punit ou récompense chaque citoyen, limitant leurs libertés en cas de « mauvais comportement ». Cette vision, popularisée par les médias occidentaux, évoque un feu vert ou rouge flottant au-dessus de chaque tête, dictant l’accès aux voyages, aux emplois ou aux soins. Pourtant, la réalité est plus nuancée, même si les risques d’abus restent réels.
En Chine, il n’existe pas de score social unique et national. Au lieu de cela, plusieurs systèmes locaux ou sectoriels coexistent, souvent expérimentaux. Les plus connus sont commerciaux : Sesame Credit d’Alipay (groupe Alibaba) et WeChat Score de Tencent. Ces outils fonctionnent comme des cartes de fidélité turbo, attribuant des points pour des habitudes positives (remboursements d’emprunts, comportements éco-responsables) et offrant des avantages comme des réductions ou des facilités de paiement. WeChat peut même alerter les utilisateurs de la présence de personnes « blacklistées » à proximité, encourageant à les éviter pour gagner des points. Pékin peut théoriquement accéder à ces données, mais ces scores sont avant tout des outils marketing générant d’énormes volumes de données exploitables.
Le système gouvernemental repose sur des listes noires et blanches gérées par des agences comme la Commission nationale du développement et de la réforme ou la Cour suprême. Ces listes sanctionnent le non-respect des lois existantes : impôts impayés, dettes non remboursées, ou violations contractuelles. Être sur une liste noire (comme les « Laolai », les mauvais payeurs) entraîne des restrictions concrètes : interdiction de voyages en avion ou TGV, difficultés pour louer un appartement, ou exclusion de certains emplois publics. À l’inverse, les listes blanches récompensent les bons citoyens, comme ceux qui rendent une location en parfait état ou arrivent en avance aux rendez-vous médicaux.
Depuis 2014, des projets pilotes ont été lancés, mais beaucoup ont échoué ou été ajustés en raison d’inefficacité ou d’impopularité.
Les États-Unis : une surveillance commerciale et fragmentée
Aux États-Unis, terre des libertés individuelles, la surveillance n’est pas orchestrée par un État omnipotent comme en Chine, mais par un écosystème privé tout aussi invasif. Les « Big Tech » – Facebook, Apple, Google – collectent des données sur plus de 200 millions d’Américains, créant des profils détaillés pour des publicités hyper-ciblées. Google sait que vous passez une heure par jour à regarder des vidéos de cuisine ou de chats, et anticipe vos achats (voiture, téléphone) avant même que vous n’y pensiez.
Amazon, soupçonnée de bâtir la plus grande base de données sur les citoyens américains, est sous le feu des critiques au Sénat.
Les data brokers comme Acxiom ou Experian suivent des centaines de millions de personnes, vendant ces informations aux entreprises ou, sur réquisition, aux forces de l’ordre. Sur le terrain, la reconnaissance faciale prospère : Clearview AI fournit aux polices des bases de milliards de photos scrapées sur internet. La vidéosurveillance automatisée et les algorithmes prédictifs complètent le tableau. Ce modèle fragmenté, essentiellement commercial, génère des profits colossaux tout en permettant à l’État d’accéder aux données en cas de besoin. Contrairement à la Chine, la surveillance américaine est discrète, masquée derrière des termes d’utilisation et des algorithmes opaques, mais elle est tout aussi généralisée.
l’Europe et la France : des cadres légaux, mais des intrusions croissantes
En Europe, la surveillance semble plus encadrée grâce au RGPD (Règlement général sur la protection des données) et à des autorités comme la CNIL en France. Pourtant, les exceptions au nom de la sécurité érodent ces protections. L’Union européenne pousse pour une identité numérique interconnectée via le règlement eIDAS, reconnaissant mutuellement les systèmes d’identification des États membres. Le Digital Identity Wallet, en déploiement, stockera carte d’identité, permis et diplômes en un seul endroit, facilitant les contrôles et rendant le mensonge sur un CV impossible par exemple.
L’euro numérique, une monnaie digitale, pourrait tracer toutes les transactions, rendant les espèces obsolètes. Le projet Chat Control, voté dans le cadre du Digital Services Act (DSA), impose le scan automatique des messages privés sur des plateformes comme WhatsApp ou Signal pour détecter contenus illégaux, fake news ou harcèlement. Officiellement contre la pédopornographie, il soulève des inquiétudes sur la vie privée. L’AI Act encadre l’intelligence artificielle, interdisant la police prédictive ou la manipulation subliminale, mais autorise la reconnaissance faciale dans des espaces limités, comme autour des sites olympiques pour les JO de Paris 2024.
En France, la surveillance est discrète mais omniprésente. Près de 90.000 caméras publiques filment les espaces urbains, certaines « intelligentes » détectant attroupements ou objets abandonnés. Les fichiers administratifs interconnectés (CAF, Sécurité sociale, URSSAF) traquent les fraudeurs. Sur les routes, les plaques d’immatriculation sont scannées pour vérifier assurances et infractions, comme sur l’autoroute A13 sans péage physique. La nouvelle loi du 6 novembre 2023 crée le Fichier National des Comptes Signalés pour Risque de Fraude (FNCRF), contournant partiellement le secret bancaire pour lister les « mauvais payeurs ».
Ces outils accumulent des données sur nos déplacements, achats et interactions, formant un réseau de surveillance intégré au quotidien.
Bien que moins spectaculaire qu’en Chine, elle est tout aussi efficace, justifiée par la sécurité publique.
Comment échapper (partiellement) à la surveillance ?
Échapper totalement à la surveillance est impossible dans un monde numérisé, mais réduire son exposition est possible. Commencez par reprendre le contrôle de vos appareils : désactivez l’historique de localisation sur Google et Apple, limitez les autorisations d’apps (micro, caméra, contacts). Évitez les assistants vocaux et objets connectés qui écoutent en permanence.
Pour la navigation, optez pour Firefox, Brave ou Safari avec un bloqueur de trackers, réduisant jusqu’à 90 % des cookies publicitaires. Utilisez des messageries chiffrées comme Signal pour les communications. Privilégiez les espèces pour les paiements anonymes, et des titres de transport non nominatifs quand possible (bien que rares).
Enfin, pour les données vendues par les brokers, des services comme Incogni automatisent les demandes de suppression. Ces gestes ne vous rendront pas invisible, mais ils limitent les traces, préservant un semblant d’intimité.
Une menace globale pour la liberté
La surveillance de masse n’est pas l’apanage des dictatures ; elle imprègne les démocraties sous des formes variées.
En Chine, elle est centralisée et punitive ; aux États-Unis, commerciale et lucrative ; en Europe et France, réglementée mais intrusive. Ces systèmes, alimentés par la technologie, menacent nos libertés fondamentales. Il est temps de réclamer plus de transparence et de protections réelles, avant que l’anonymat ne devienne un souvenir. En attendant, agissez individuellement : protégez vos données, questionnez les lois, et soutenez les initiatives pour un numérique éthique.


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