Au milieu du conflit armé opposant les États-Unis et Israël à l’Iran en mars 2026, un phénomène inattendu paralyse l’une des artères vitales du commerce mondial : le détroit d’Ormuz.
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas une flotte de missiles ou un blocus militaire qui a fermé cette voie maritime stratégique, par où transitent environ 20 millions de barils de pétrole par jour, soit un cinquième de la consommation mondiale.
C’est plutôt le retrait soudain de couvertures d’assurance contre les risques de guerre par plusieurs grands assureurs qui a créé un « blocus actuariel », rendant impossible le passage des navires. Cette situation, qualifiée de « siège invisible » par l’analyste indépendant Shanaka Anslem Perera dans son article publié sur Substack, met en lumière la vulnérabilité du commerce mondial face aux mécanismes financiers privés, bien au-delà des tensions géopolitiques. La Chine, principal acheteur de pétrole iranien, exerce des pressions sur Téhéran pour rouvrir le détroit, mais comme le souligne une publication virale sur X, Pékin n’a aucun levier sur les assureurs londoniens qui ont provoqué cette fermeture.
Le mécanisme du retrait des assurances
Le 1er et 2 mars 2026, sept clubs d’assurance mutuelle de protection et d’indemnisation (P&I), qui couvrent collectivement 90 % du tonnage maritime mondial, ont émis des avis de résiliation de 72 heures pour les couvertures contre les risques de guerre dans le golfe Persique, le golfe d’Oman et les eaux iraniennes (voir ici et ici). Parmi eux : Gard AS, NorthStandard, Steamship Mutual, Assuranceforeningen Skuld, l’American Club, le Swedish Club et le London P&I Club. Ces résiliations, effectives à partir du 5 mars, ont été motivées par une réduction de l’appétit au risque des réassureurs, confrontés à une escalade rapide du conflit, incluant des menaces de l’IRGC (Gardiens de la Révolution islamique), des interférences GPS et des décès parmi les marins.
Sans cette couverture, les armateurs ne peuvent pas naviguer légalement, car les financiers et les régulateurs l’exigent.
Résultat : les transits dans le détroit ont chuté de 80 %, passant de 138 navires par jour à seulement 28, avec plus de 40 très grands transporteurs de brut (VLCC) immobilisés et 13 méthaniers déviés. Des sources comme Bloomberg et Captive International confirment que, bien que l’Iran n’ait pas officiellement fermé le détroit, les avertissements radiophoniques prétendument émis par sa marine et le retrait des assurances ont créé une fermeture de facto.
Ce retrait s’explique par des facteurs structurels : les régulations Solvency II exigent un capital de valeur à risque (VaR) à 99,5 %, rendant impossible la modélisation des risques dans un environnement chaotique. Contrairement aux crises passées, comme les attaques houthistes en mer Rouge (où les primes ont augmenté de 20 fois sans retrait total), ou la guerre des tankers des années 1980 (où des garanties gouvernementales ont maintenu la couverture), il n’existe ici aucun filet de sécurité étatique pour le fret maritime mondial.
Les Impacts économiques globaux
Cette fermeture amplifie les chocs systémiques à travers huit fractures interconnectées, selon l’analyse de Perera : réassurance, pétrodollars, engrais, gaz européen, exposition chinoise, inflation, munitions et convergence des risques.
- Énergie et Pétrole : Le Brent a grimpé à 79-82 dollars le baril, intégrant une interruption de 4-8 semaines, mais les experts estiment une durée de 6-18 mois pour la réinstauration des assurances. Les pipelines alternatifs (comme l’East-West saoudien ou Habshan-Fujairah émirati) ne couvrent que 25 % des flux normaux, laissant un déficit de 13-16 millions de barils par jour.
- Engrais et Gaz : L’arrêt des usines iraniennes d’urée affecte 33 % du commerce mondial d’engrais, coïncidant avec la saison de plantation dans l’hémisphère Nord. L’Europe, avec des stocks de gaz à 30 %, risque une chute à 12 % en cas de froid, Qatar fournissant 10-14 % de ses importations de GNL.
- Finance et Inflation : Les fonds souverains du Golfe (4,9-6 trillions de dollars) pourraient liquider 240-360 milliards en Treasuries US, élargissant les rendements de 25-75 points de base. L’inflation pourrait atteindre 3,5-4,7 % d’ici fin 2026, avec des hausses de fret et des primes d’assurance répercutées.
- Militaire : Les stocks américains d’intercepteurs (856 SM-6, 800 THAAD) s’épuisent rapidement, sans production suffisante pour une guerre prolongée.
Des publications sur X soulignent que les tankers et cargos forment des files d’attente de plusieurs kilomètres, poussant les prix du pétrole et du gaz à la hausse.
Le rôle de la Chine et les limites du pouvoir géopolitique
La Chine, qui achète 80 % du pétrole exporté par l’Iran via un accord de coopération de 400 milliards de dollars sur 25 ans, presse Téhéran de rouvrir le détroit. Pékin perd 4-5 millions de barils par jour, bien que ses réserves couvrent 96-121 jours. Cependant, comme l’explique Perera, la Chine a un levier sur l’Iran mais aucun sur Lloyd’s of London, où se concentrent les assureurs. Même une capitulation iranienne ne rétablirait pas les couvertures du jour au lendemain ; cela nécessite des mois pour reconstruire les modèles de risque, surtout avec 440,9 kg d’uranium enrichi non comptabilisé.
Des analystes sur X notent que des garanties souveraines ou des escortes navales pourraient accélérer le processus, mais construire une alternative chinoise prendrait des mois.
Ce « siège invisible » révèle que le commerce mondial repose sur une confiance privée fragile, vulnérable à des retraits comme en 2008 lors de la crise financière. Les marchés sous-estiment la durée (4-8 semaines vs. 6-18 mois), créant des opportunités d’arbitrage, mais aussi des risques systémiques : Brent à 100-120 dollars, gaz européen à plus de 60 €/MWh, et une inflation triple choc. Sans filet de sécurité gouvernementaux pour l’assurance maritime, cette crise pourrait s’étendre à d’autres domaines comme le cyber ou le climat. Pour les investisseurs, privilégier les options d’achat à long-terme, l’or (à 5.400 $/once, projeté à 6 300 $) et le GNL américain. La réouverture dépendra non seulement de la fin des hostilités, mais d’une reconstruction institutionnelle – un rappel que la puissance militaire n’est pas tout.


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