Dans le dernier numéro de Choc du Monde, le magazine de TVL consacré aux crises internationales et à la prospective, le présentateur Edouard Chanot reçoit Lionel Rondouin, formateur à l’Institut Iliade, ancien normalien, officier parachutiste et industriel. Au menu : le report in extremis des frappes américaines sur l’Iran, la visite simultanée de Donald Trump puis de Vladimir Poutine à Pékin, l’interconnexion des crises (Iran, Ukraine, mer de Chine) et un facteur souvent négligé : le « cygne noir » météorologique qui pourrait tout faire basculer.
Un report de 48 heures… ou plus ?
Il y a 24 heures, Donald Trump menaçait encore de « rayer l’Iran de la carte ». Douze heures plus tard, il annonçait sur Truth Social le report sine die d’une « très grosse attaque » initialement prévue le jour même. Selon lui, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar l’ont supplié de différer l’opération de deux jours, voire davantage, car ils estiment être « très proches » d’un accord qui empêcherait Téhéran d’acquérir l’arme nucléaire.
Lionel Rondouin ne se montre pas rassuré. « Pas du tout », martèle-t-il. D’abord parce que Trump n’a pas évoqué Israël, dont l’assentiment est indispensable à toute résolution vue de Washington. Ensuite parce que l’Iran, pays de 93 millions d’habitants, a subi des frappes massives (13 000 cibles selon le Pentagone) mais conserve une profondeur stratégique géographique et matérielle intacte. « Les Iraniens ne dévoilent leur potentiel que petit à petit », note l’invité, rappelant qu’ils ont déjà procédé ainsi lors de la guerre des 12 jours contre Israël.
Surtout, les monarchies du Golfe sont en « panique totale ». Une reprise des hostilités signifierait pour l’Iran la destruction des réseaux électriques, des usines de dessalement et des infrastructures vitales. À l’approche de la saison chaude (50 °C à l’ombre, 98 % d’hygrométrie), Dubaï, Abou Dhabi ou Doha deviendraient invivables. « Il ne restera que l’exode », prévient Lionel Rondouin.
L’Iran, puissance régionale intacte
Malgré les coups reçus, l’Iran garde le contrôle partiel du détroit d’Ormuz, envisage de taxer les navires en bitcoins et même les géants du numérique pour l’usage des câbles sous-marins. Ses défenses antiaériennes se sont améliorées, comme l’ont montré les F-15 abattus début avril. Ses alliés – Chine (satellites) et Russie (conseillers militaires) – jouent un rôle clé.
Pékin, plaque tournante de la multipolarité
Une semaine après Donald Trump, Vladimir Poutine arrive aujourd’hui à Pékin pour évoquer notamment le gazoduc Force de Sibérie 2. Xi Jinping avait récemment rappelé le « piège de Thucydide » : la peur qu’inspire une puissance montante (Athènes hier, la Chine aujourd’hui) à une puissance dominante (Sparte hier, les États-Unis aujourd’hui). Lionel Rondouin valide l’analyse : face à l’« empire insulaire » américain, un pôle eurasiatique (Chine-Russie) émerge, première usine du monde d’un côté, ressources minérales et technologiques de l’autre.
Sur Taïwan, la Chine n’est pas pressée : l’objectif officiel est la réunification en 2049, centenaire de la victoire de Mao. Trump lui-même a rappelé la doctrine américaine depuis Nixon : Taïwan est une province chinoise.
Ukraine : vers la fin, mais laquelle ?
Vladimir Poutine a réaffirmé le 9 mai que l’opération militaire spéciale se déroulait « selon le plan » et que la Russie vaincrait. Il a une nouvelle fois accusé Emmanuel Macron et Boris Johnson d’avoir torpillé l’accord d’Istanbul de 2022 en persuadant Kiev de ne pas signer.
Lionel Rondouin voit deux scénarios possibles. Le premier : l’effondrement économique de l’État ukrainien. L’économie est « à genoux ». Kiev a besoin de 450 millions de dollars par jour, soit 140 milliards par an, alors que l’Union européenne peine à réunir 90 milliards sur deux ans et que les États-Unis ont cessé tout financement direct. Surtout, la Chine a prêté environ 31 milliards de dollars à l’Ukraine. Le remboursement arrive à échéance. Pékin a déjà refusé tout report. Un simple communiqué de presse pourrait déclarer l’Ukraine en défaut de paiement et « État failli ».
Le second scénario : une transformation de l’opération en « guerre contre l’OTAN ». L’Allemagne, la France et surtout la Grande-Bretagne sont déjà, selon lui, des cobelligérants actifs (définition des cibles, fourniture de matériel, survols des pays baltes par des drones longue portée).
Le « cygne noir » qui pourrait tout changer
Au-delà de la géopolitique classique, Lionel Rondouin attire l’attention sur un facteur imprévisible : le climat. Un El Niño particulièrement violent – potentiellement le plus fort depuis 1877 – est en train de s’emballer. Sécheresse extrême en Amérique du Nord et du Sud, apparition de « dust bowls » (tempêtes de poussière) comme dans les années 1930 décrites par John Steinbeck dans Les Raisins de la colère. La production américaine de blé, maïs et avoine, déjà attendue en baisse de 38 %, pourrait chuter bien davantage.
Pour Trump et son électorat, l’impact serait direct : prix de l’essence, du bœuf, du pop-corn… et donc du bulletin de vote aux midterms puis à la présidentielle. « Ce n’est ni de la politique, ni de la diplomatie, ni de la guerre, conclut Lionel Rondouin. C’est le climat. Et contre ça, on ne peut rien. »
Dans un monde où les grandes puissances dialoguent à un rythme effréné tout en restant sur une ligne de crête, la diplomatie garde encore quelques cartes. Mais le « cygne noir » climatique pourrait bien redistribuer toutes les donnes. Un épisode à revoir sur TVL, riche d’enseignements pour qui veut comprendre les crises qui s’entremêlent en ce printemps 2026.


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