Alors que le gouvernement et la Banque de France minimisent l’impact du conflit au Moyen-Orient (voir ici et ici), les économistes Jacques Sapir et Marc Touati dressent un constat sans concession:
la France et l’Europe font face à un choc bien plus profond qu’en 2022, qui touche non seulement l’énergie, mais l’ensemble de l’appareil productif. Et le pire, selon eux, est encore à venir.
Un choc pétrolier réel, nié par les autorités
Pour Marc Touati, le déni est total. Alors que les prix à la pompe flambent, le gouverneur de la Banque de France et le ministre de l’Économie assurent qu’il n’y aura « pas de choc pétrolier ».
« C’est incroyable ce déni de réalité permanent », déplore-t-il.
Il avait anticipé 4 % d’inflation, un chiffre qu’il juge aujourd’hui « presque optimiste ». L’inflation « gambade » et va continuer à déraper dans les mois qui viennent, car les effets du choc sur les matières premières ne font que commencer à se répercuter.
Jacques Sapir complète : ce n’est pas seulement le pétrole qui pose problème, mais tous ses dérivés. Le choc actuel serait même plus violent que celui de 1973 en termes relatifs pour certains segments.
Le chômage explose déjà en France
L’un des signaux les plus inquiétants est déjà visible dans les statistiques. En mars 2026, le nombre de demandeurs d’emploi en catégories A, B et C a fortement augmenté, atteignant 5,77 millions de personnes — un plus haut depuis octobre 2019.
Marc Touati souligne que les médias ont communiqué sur une baisse trimestrielle due à un effet technique, tout en passant sous silence l’explosion du mois de mars (+1,1 % en catégorie A, +1,2 % en ABC).
« Personne n’en a parlé », regrette-t-il.
Pour lui, le mal est déjà fait : même si la guerre s’arrêtait demain, l’inflation est « dans les tuyaux » et le chômage va continuer de monter.
Bien plus qu’une crise énergétique : un choc chimique
Les deux économistes insistent sur un point crucial : nous ne faisons pas face à un simple choc pétrolier, mais à un choc chimique majeur.
- Engrais : forte pénurie aux États-Unis et en Asie. La production de maïs est déjà fortement impactée.
- Plastique : sans pétrole, plus d’emballages. Les prix vont fortement augmenter et toucher toute la chaîne alimentaire.
- Aluminium : environ 25 % de la production mondiale provenait du Golfe. Une partie importante est rayée de la carte.
- Soufre et hélium : hausses spectaculaires attendues, avec des conséquences sur la métallurgie et l’industrie électronique.
Jacques Sapir résume : « Le choc que nous allons prendre sera beaucoup plus un choc chimique qu’un choc énergétique. »
On ne peut pas substituer facilement le pétrole dans la chimie, contrairement à l’électricité.
Une économie française déjà fragile, sans aucune marge de manœuvre
La situation était déjà mauvaise avant le conflit : faillites d’entreprises à des niveaux historiques, indicateurs des directeurs d’achat en zone de récession. Le PIB français a même reculé hors reconstitution des stocks au premier trimestre.
Surtout, la France n’a aucune marge de manœuvre pour absorber le choc :
- Dette publique proche de 120 % du PIB
- Déficit public qui devrait atteindre au moins 6 % cette année
- Taux d’intérêt sur la dette qui remontent
Contrairement à 2008-2009 ou même 2022, il n’est plus possible de faire appel à « la planche à billets » sans aggraver l’inflation ni de relancer massivement sans creuser encore les déficits.
Le déni dangereux des dirigeants
Les deux économistes pointent du doigt le discours officiel qui minimise la gravité de la situation.
« La méthode Coué, c’est bien beau, mais quand les Français sont confrontés à la réalité, ils ne comprennent plus », avertit Marc Touati.
Ce déni, combiné à l’absence de mesures structurelles (réduction des dépenses de fonctionnement, baisse des impôts, restauration de marges budgétaires), risque d’aggraver la crise sociale et politique.
Jacques Sapir rappelle que nous payons aujourd’hui notre manque de souveraineté énergétique.
L’Allemagne, qui a arrêté le nucléaire, en subit déjà les conséquences. La France a eu la chance de conserver une partie de son parc, mais le dogmatisme a longtemps pris le pas sur le pragmatisme.
L’Europe glisse vers l’insignifiance
Sur le plan mondial, l’Europe est la grande perdante. L’Inde tire son épingle du jeu en achetant du pétrole russe et en gagnant des parts de marché. La Russie dispose d’une économie intégrée (pétrole, gaz, engrais) qui la protège. La Chine souffre mais stocke du pétrole.
L’Europe, elle, s’enfonce. Comme le résume Marc Touati :
« Au cours des quatre dernières crises, c’est toujours l’Europe qui souffre. Nous sommes en train de glisser dans l’insignifiance économique mondiale. »
En résumé, selon Jacques Sapir et Marc Touati, la crise actuelle n’est pas comparable aux précédentes. Elle arrive sur une économie déjà affaiblie, après un premier choc inflationniste (2021-2023), avec des chaînes d’approvisionnement fragilisées et zéro marge de manœuvre budgétaire.
Le déni des autorités et des médias ne changera rien à la réalité :
les Français vont devoir affronter une inflation durable, une hausse du chômage et des pénuries dans de nombreux secteurs.
La question n’est plus de savoir si la tempête va arriver, mais si les dirigeants français accepteront enfin d’en parler clairement avant qu’elle ne frappe de plein fouet.


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