Contexte historique et importance du sujet
Les manifestations de Maidan en Ukraine en 2013-2014 ont profondément marqué l’histoire récente du pays et de l’Europe. Ce qui a commencé comme des protestations contre la décision du président Viktor Ianoukovytch de suspendre l’accord d’association avec l’Union européenne a dégénéré en affrontements violents, culminant les 18-20 février 2014 avec un massacre qui a fait une cinquantaine de morts. Ces événements ont conduit à la destitution de Ianoukovytch, à l’annexion de la Crimée par la Russie et à la guerre du Donbass, prélude à l’opération spéciale en 2022.
Ivan Katchanovski, professeur ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa et spécialiste des conflits en Ukraine, a consacré plus de dix ans à l’étude de ce massacre. Dans son ouvrage Le massacre de Maidan en Ukraine (éditions Perspectives Libres, préfacé par Jacques Sapir), il conteste la version dominante selon laquelle le pouvoir de Ianoukovytch aurait ordonné les tirs sur les manifestants.
Les événements des 18-20 février 2014 selon Katchanovski
D’après ses recherches, fondées sur des milliers d’heures de vidéos, des témoignages, des expertises balistiques et des documents judiciaires, le massacre n’a pas été perpétré par les forces gouvernementales (Berkut) mais par des tireurs d’élite liés à l’opposition, principalement des groupes d’extrême droite comme Svoboda et le Secteur Droit.
- Les snipers tiraient depuis des bâtiments contrôlés par l’opposition, notamment l’hôtel Ukraina (contrôlé par Svoboda) et le conservatoire de musique.
- Ils ont visé à la fois des manifestants de Maidan et des policiers, dans le but de provoquer un choc émotionnel et de faire porter la responsabilité au gouvernement.
- Katchanovski qualifie l’opération de « massacre sous faux drapeau ».
Il s’appuie notamment sur :
- Des vidéos diffusées par TF1, la télévision belge et d’autres médias montrant des tireurs depuis l’hôtel Ukraina.
- Les témoignages de centaines de blessés de Maidan qui indiquent avoir été touchés depuis des positions tenues par l’opposition.
- Les aveux publics de 14 tireurs d’élite de Maidan (dans des documentaires italiens, américains et israéliens) et de sept snipers géorgiens recrutés par des membres de l’opposition et d’anciens responsables géorgiens.
L’accord du 21 février et la destitution de Yanukovych
Le 21 février 2014, un accord était signé sous médiation européenne (France, Allemagne, Pologne) entre Ianoukovytch et l’opposition : élections anticipées, retrait des forces de l’ordre et enquête sur le massacre. Pourtant, des éléments radicaux de l’opposition ont immédiatement rejeté cet accord et exigé la démission du président. Viktor Ianoukovytch a fui Kiev après des tentatives d’assassinat. Le Parlement a ensuite voté sa destitution dans des conditions jugées anticonstitutionnelles par Katchanovski : vote sous pression, falsification du nombre de députés présents.
Conséquences : de Maidan à la guerre
Selon le chercheur, ce « coup d’État » illégal a provoqué une réaction dans les régions russophones:
- Annexion de la Crimée par la Russie.
- Soulèvement puis guerre dans le Donbass (2014), avec intervention russe progressive.
- Escalade jusqu’à l’opération spéciale de 2022.
Il souligne le rôle des gouvernements occidentaux qui ont rapidement accusé Ianoukovytch sans enquête approfondie et soutenu la nouvelle autorité.
Les enquêtes et le verdict ukrainien de 2023
Katchanovski a suivi le long procès du massacre de Maidan. En 2023, un tribunal ukrainien a condamné par contumace des membres du Berkut. Cependant, le verdict lui-même reconnaît :
- La présence de tireurs d’élite à l’hôtel Ukraina (contrôlé par l’opposition).
- Des tirs depuis ces positions sur des manifestants et même sur des journalistes (BBC).
Aucune poursuite réelle n’a été engagée contre les tireurs d’élite de Maidan qui avaient avoué publiquement leurs actes. Katchanovski dénonce une dissimulation et une enquête orientée politiquement.
Les attaques contre ses travaux
Ivan Katchanovski fait face à de nombreuses accusations de « propagande russe », bien qu’il soit originaire de l’ouest de l’Ukraine, ait participé à des manifestations pro-démocratie dans les années 1990 et condamne la guerre en Ukraine de 2022. Il affirme que ses travaux reposent exclusivement sur des preuves ukrainiennes et qu’aucune étude universitaire sérieuse n’est venue les contredire. Une pétition internationale de chercheurs a récemment été lancée en défense de sa liberté académique.
Bilan et perspective sur Zelensky
Katchanovski considère le gouvernement Zelensky comme « le pire que l’Ukraine ait connu » (voir ici également). Il lui reproche d’avoir abandonné ses promesses de paix de 2019 sous pression de l’extrême droite et des Occidentaux, notamment après les négociations d’Istanbul en 2022. Il prévoit une issue tragique pour l’Ukraine : défaite partielle, économie dévastée, impossibilité d’adhérer rapidement à l’OTAN ou à l’UE.
L’ouvrage d’Ivan Katchanovski propose une contre-narration documentée aux versions officielles occidentales. Quelles que soient les positions du lecteur, il invite à examiner les preuves brutes accumulées pendant plus d’une décennie plutôt que de s’en tenir aux récits médiatiques dominants.


Laisser un commentaire